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Islam : un symptôme de la décomposition du capitalisme

mercredi 13 février 2013
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Ce n’est pas la première fois que le capitalisme justifie sa marche à la guerre en mettant en avant la notion de "choc entre deux civilisations’. En 1914, les ouvriers sont partis au front pour défendre la "civilisation" moderne contre la barbarie du knout russe ou du Kaiser germanique ; en 1939 ce fut pour défendre la démocratie contre les ténèbres du Nazisme, et de 1945 à 1989, pour la démocratie contre le communisme ou pour les pays socialistes contre l’impérialisme. Aujourd’hui, on nous sert le refrain de la défense du "mode de vie occidental" contre "le fanatisme islamiste" ou, à l’inverse, de "l’Islam contre les Croisés et les Juifs". Tous ces slogans sont des cris de ralliement à la guerre impérialiste ; en d’autres termes, des appels au combat militaire entre les fractions rivales de la bourgeoisie, en pleine époque de décomposition du capitalisme décadent.

L’article qui suit contribue à combattre cette idée selon laquelle l’Islam militant se situerait en dehors de la civilisation bourgeoise, et serait même dirigé contre elle. Nous allons essayer de montrer exactement le contraire : ce phénomène ne peut se comprendre que comme le produit, l’expression concentrée, du déclin historique de cette civilisation.

Un deuxième article étudiera l’approche marxiste du combat contre l’idéologie religieuse au sein du prolétariat.

Pour Marx, c’est le capitalisme qui sape les fondements de la religion

Marx voyait la religion comme "la conscience et le sentiment propre de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore trouvé, ou bien s’est déjà reperdu’. La religion est donc "une conscience erronée du monde ? la réalisation fantastique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine n’a pas de réalité véritable’ (1). Cependant, ce n’est pas simplement une conscience erronée, mais une réponse à l’oppression réelle (réponse inappropriée et qui ne conduit qu’à un échec) :

"La détresse religieuse est, d’une part l’expression de la détresse réelle, et, d’autre part la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, le coeur d’un monde sans coeur, de même qu’elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple’ (2).

En opposition avec ces philosophes du 18ème siècle qui dénonçaient la religion comme n’étant que l’ ?uvre d’imposteurs, Marx a affirmé qu’il était nécessaire d’exposer les racines réelles, matérielles, de la religion, dans le cadre de rapports de productions économiques bien déterminés. Il pensait avec confiance que l’humanité pourra réussir à s’émanciper de cette fausse conscience, et atteindre son plein potentiel dans un monde communiste sans classe.

De fait, Marx a mis en avant à quel point le développement économique du capitalisme avait sapé les fondements de la religion. Dans L’Idéologie allemande, par exemple, il affirme que l’industrialisation capitaliste a réussi à réduire la religion à n’être plus qu’un simple mensonge. Pour se libérer, le prolétariat devait perdre ses illusions religieuses et détruire tous les obstacles l’empêchant de se réaliser en tant que classe ; mais le brouillard de la religion devait être rapidement dispersé par le capitalisme lui-même. En fait, pour Marx, le capitalisme lui-même était en train de détruire la religion, à tel point qu’il en parlait parfois comme étant déjà morte pour le prolétariat.

Les limites du matérialisme bourgeois

Les continuateurs de Marx ont clairement noté qu’une fois que le capitalisme a cessé d’être une force révolutionnaire pour la transformation de la société, vers 1871, la bourgeoisie s’est de nouveau tournée vers l’idéalisme et la religion. Dans leur texte : L’ABC du communisme (un développement du programme du Parti communiste russe en 1919), Boukharine et Préobrajenski expliquent les relations entre l’Église orthodoxe russe et le vieil État féodal tsariste. Sous les tsars, expliquent-ils, le principal contenu de l’éducation était la religion :"maintenir le fanatisme religieux, la stupidité et l’ignorance, était d’une importance primordiale pour l’État" (3). L’Église et l’État étaient "obligés d’unir leurs forces contre les masses laborieuses et leur alliance servait à raffermir leur domination sur les travailleurs" (4). En Russie, la bourgeoisie émergente s’est trouvé précipitée dans un conflit contre la noblesse féodale, qui incluait l’Église, car elle convoitait les immenses revenus que cette dernière tirait de l’exploitation des travailleurs : "la base réelle de cette demande était le désir de voir transférés vers la bourgeoisie les revenus alloués à l’Église par l’État" (5).

Comme la jeune bourgeoisie d’Europe occidentale, la bourgeoisie montante de Russie menait une campagne vigoureuse pour la complète séparation de l’Église et de l’État. Cependant, nulle part ce combat n’a été mené à son terme, et dans chaque cas - même en France où le conflit fut particulièrement aigu - la bourgeoisie a fini par atteindre un compromis avec l’Église : dans la mesure où cette dernière jouait son rôle de pilier du capitalisme, elle pouvait s’unir à la bourgeoisie et mener ses activités religieuses. Boukharine et Préobrajenski (6) attribuent ceci au fait que "partout le combat mené par la classe ouvrière contre les capitalistes prenait de l’intensité ? Les capitalistes pensèrent qu’il était plus avantageux de s’accorder avec l’Église, d’acheter ses prières au nom du combat contre le socialisme, d’utiliser son influence sur les masses incultes afin de maintenir vivant dans leur esprit le sentiment d’être des esclaves soumis à l’État exploiteur’.

Les bourgeois d’Europe occidentale firent alors la paix avec le Clergé, tout en affichant, pour la plupart, en privé, un prétendu matérialisme. Comme Boukharine et Préobrajenski le montrent (7), la clé de cette contradiction se trouve dans "la poche des exploiteurs". Dans son texte de 1938, Lénine philosophe, Anton Pannekoek, de la Gauche communiste hollandaise, explique pourquoi le matérialisme naturaliste de la bourgeoisie montante eut une courte espérance de vie :

"Tant que la bourgeoisie pouvait croire que sa société de propriété privée, de liberté personnelle, de libre compétition, pouvait résoudre, par le développement de l’industrie, des sciences et des techniques, tous les problèmes matériels de l’humanité, elle pouvait croire de la même manière que les problèmes théoriques pourraient être résolus par la science, sans avoir besoin de faire l’hypothèse de l’existence de pouvoirs surnaturels et spirituels. C’est pourquoi, dès qu’il apparut que le capitalisme ne pouvait résoudre les problèmes matériels des masses, comme le montrait la montée de la lutte de classe du prolétariat, la confiance dans la philosophie matérialiste disparut. De nouveau le monde fut perçu comme plein d’insolubles contradictions et d’incertitudes, de forces sinistres menaçant la civilisation. Alors la bourgeoisie se tourna vers différentes croyances religieuses, et ses intellectuels et ses savants furent soumis à l’influence de tendances mystiques. Ils ne furent pas longs à découvrir les faiblesses et les défauts de la philosophie matérialiste et à tenir des discours sur les limites de la science et sur les énigmes insolubles du monde.’ (8)

Si cette tendance était parfois présente durant la phase ascendante du capitalisme, elle devint la règle dès le début de l’époque de décadence. Ayant atteint les limites de son expansion, le capitalisme en déclin a été incapable de créer un monde totalement à son image : il a laissé des régions entières en retard et non développées.

C’est ce retard économique et social qui constitue la base de l’emprise que la religion exerce encore sur ces zones. Les Bolcheviks eux-mêmes furent confrontés à ce problème, et furent obligés d’inclure dans leur programme, en 1919, une section traitant spécifiquement de la religion, "expression de l’arriération des conditions matérielles et culturelles de la Russie".

La bourgeoisie est obligée de compter sur l’idéalisme et la religion dans la période de décadence, et ce particulièrement quand son optimisme est ébranlé ; on l’a vu avec le Nazisme, qui a révélé une tendance profonde vers l’irrationalisme. Dans l’étape finale de la décadence capitaliste, la décomposition, ces tendances sont encore amplifiées, et même des membres de la bourgeoisie (comme le milliardaire Oussama Ben Laden) finissent par prendre au sérieux les croyances réactionnaires et obscurantistes qu’ils affichent. Comme Boukharine et Préobrajenski le notent à juste titre (9) : "si la classe bourgeoise commence à croire en Dieu et en la vie éternelle, ceci signifie simplement qu’elle se rend compte que sa vie ici-bas touche à sa fin ! ’.

La floraison de mouvements irrationalistes parmi les masses des régions les plus défavorisées prend de plus en plus d’importance dans la période de décomposition, où apparaît clairement l’absence de tout avenir pour le système, et où la vie sociale, dans les zones les plus faibles de la périphérie du capitalisme, tend à se désintégrer. Partout dans le monde, comme lors des derniers jours des précédents modes de production, nous assistons à la montée des sectes, des cultes suicidaires apocalyptiques et des différents fondamentalismes. Il est clair que l’Islamisme est une expression de cette tendance générale. Mais, avant d’examiner son expansion, il faut revenir sur les origines historiques de l’Islam en tant que religion mondiale.

Les origines historiques de l’Islam

A sa fondation, au 7ème siècle, dans la région du Hedjaz, à l’ouest de l’Arabie, l’Islam représente, pour résumer, une synthèse entre le judaïsme, le christianisme byzantin et assyrien et des religions antiques de Perse ainsi que des croyances locales monothéistes, comme l’Hanifiyia. Ce riche mélange était adapté aux besoins d’une société en plein bouleversement social, économique et politique. Dominé par la cité de La Mecque, le Hedjaz était à cette époque le principal carrefour commercial du Moyen-Orient. L’Arabie était prise entre deux grands empires : la Perse, dynastie des Sassanides, et Byzance, l’empire romain d’Orient. Dans cette société, la classe dominante de La Mecque encourageait les commerçants de passage à placer leurs dieux païens personnels dans la Ka’aba, un sanctuaire religieux local, et de les y adorer à chacune de leurs visites. Cette idolâtrie rapportait beaucoup aux riches habitants de la ville.

Pendant environ 100 ans, La Mecque fut une société prospère, dirigée par une aristocratie tribale, utilisant quelque peu le travail des esclaves, pratiquant un commerce prospère avec des régions éloignées et tirant des revenus additionnels de la Ka’aba. Cependant, au moment où Mahomet parvint à l’âge adulte, la société était dans un état de crise profonde. Celle-ci éclata, menaçant l’effondrement en une guerre sans fin entre les différentes tribus.

Juste à l’extérieur de La Mecque et de Yathrib, deuxième ville de la région, aujourd’hui Médine, se trouvaient les Bédouins, fières et austères tribus nomades indépendantes, qui, au début, avaient bénéficié de l’enrichissement des centres urbains de la région ; ils avaient pu emprunter auprès des riches citadins et accroître ainsi leur niveau de vie. Cependant, ils étaient de plus en plus incapables de rembourser leurs dettes, une situation qui devait avoir des conséquences explosives. La désintégration des tribus allait s’accélérant, à la fois dans les villes et dans les oasis du désert ; les Bédouins étaient "vendus comme esclaves ou réduits à un état de dépendance ? Les limites étaient franchies’. De façon plus précise (10) :

"Inévitablement, ces transformations économiques et sociales furent accompagnées de changements intellectuels et moraux. Ceux qui avaient du flair pour les affaires prospéraient. Les vertus traditionnelles des fils du désert, les Bédouins, ne représentaient plus le chemin de la réussite. Savoir saisir sa chance et être avide était bien plus utile. Les riches étaient devenus fiers et arrogants, glorifiant leurs succès comme une affaire personnelle et non plus comme concernant la tribu entière. Les liens du sang allaient s’affaiblissant, remplacés par d’autres, basés sur l’intérêt’. (11)

Plus loin :

"L’iniquité triomphait au sein des tribus. Les riches et les puissants opprimaient les pauvres. Chaque jour les lois ancestrales étaient bafouées. Le faible et l’orphelin étaient vendus comme esclaves. L’ancien code d’honneur, de décence et de moralité, était piétiné. Le peuple ne savait même plus quels dieux servir et adorer’. (12)

Cette dernière phrase est hautement significative : dans une société où la religion était le seul moyen possible de structurer l’existence quotidienne, elle exprime clairement la gravité de la crise sociale. L’Islam appelle cette période de l’histoire de l’Arabie la jahiliyya, ou ère de l’ignorance, et dit que durant cette période, il n’y avait pas de limites à la débauche, à la cruauté, à la pratique d’une polygamie sans limite et au meurtre des nouveau-nés de sexe féminin.

L’Arabie de cette époque était déchirée à la fois par les rivalités de ses propres tribus, en guerre les unes contre les autres et par les menaces et les ambitions des civilisations avoisinantes. D’autres facteurs plus globaux intervenaient. On savait en Arabie que les empires perses et romains avaient de sérieux ennuis, tant internes qu’externes, et étaient près de s’effondrer, et beaucoup y voyaient "la proclamation de la fin du monde’ (13). La majeure partie du monde civilisé était aussi au bord du chaos.

Engels a analysé la montée de l’Islam comme "une réaction des Bédouins contre les citadins, puissants mais dégénérés, et qui à cette époque professaient une religion décadente, mélange d’un culte naturaliste dépravé avec le judaïsme et le christianisme’ (14).

Né à La Mecque en 570 après J.C., mais élevé en partie dans le désert par des Bédouins, et profondément influencé par les courants intellectuels venus du monde entier qui inondait l’Arabie, et plus spécialement le Hedjaz, Mahomet, homme réfléchi et enclin à la méditation, était le vecteur idéal pour résoudre la crise des relations sociales qui frappait sa ville et sa région. Le commencement de son ministère en 610, fit de lui l’homme de la situation.

L’Arabie entière était mûre pour le changement ; elle était en condition pour qu’émerge un État pan-arabe, capable de surmonter le séparatisme tribal et plaçant la société sur de nouvelles fondations économiques, et par là sociales et politiques. L’Islam prouva qu’il était l’instrument parfaitement adapté pour accomplir cela. Mahomet enseigna aux Arabes que le chaos grandissant de leur société résultait du fait qu’ils s’étaient détournés des lois de Dieu (la Shari’a). Ils devaient se soumettre à ces lois s’ils voulaient échapper à la damnation éternelle. La nouvelle religion dénonça la cruauté et les luttes inter-tribales, déclarant non seulement que les Musulmans étaient tous frères, mais qu’en tant qu’hommes et femmes ils avaient l’obligation de s’unir. L’Islam (littéralement soumission à Dieu) proclama que c’était Dieu lui-même (Allah) qui demandait cela. L’Islam mit hors-la-loi la débauche (l’alcool, les jurons et les jeux d’argent furent prohibés), la cruauté fut interdite (par exemple, les propriétaires d’esclaves furent encouragés à les libérer), la polygamie fut limitée à quatre épouses pour chaque croyant de sexe masculin (chacune d’entre elles devant être traitée avec équité - ce qui conduisit certains à affirmer que cette pratique était en réalité hors-la-loi), les hommes et les femmes tenaient des rôles sociaux différents, mais une femme était autorisée à travailler et à choisir elle-même son mari et le meurtre était strictement interdit, y compris l’infanticide. L’Islam enseigna aussi aux Arabes qu’il n’était pas suffisant de prier et d’éviter le péché ; la soumission à Dieu signifiait que toutes les sphères de l’existence devaient être soumises à la volonté de Dieu, c’est-à-dire que l’Islam offrait un cadre pour chaque chose, incluant la vie économique et politique d’une société.

Dans les conditions de l’époque, il n’est pas surprenant que cette nouvelle religion ait attiré très tôt de nombreux fidèles, une fois que les tentatives des classes dominantes de La Mecque pour la détruire physiquement eurent échoué. Elle fut l’instrument idéal pour renverser la société arabe et les sociétés environnantes. Mais l’époque dorée musulmane ne pouvait durer toujours. Il advint que les successeurs de Mahomet, les Califes - choisis pour diriger le monde musulman en fonction de leur supposée fidélité au message de Mahomet - furent en fait remplacés par des dynasties de dirigeants de plus en plus corrompus, qui revendiquaient cette charge comme étant héréditaire. Cette transformation fut complète lorsque la dynastie des Omeyyades accéda au Califat (680-750). Cependant, il est clair que lors de son surgissement, l’Islam exprimait une avancée dans l’évolution historique, et c’est de cela qu’il tire sa force originale et la profondeur de sa vision. Et même si, inévitablement, la civilisation musulmane médiévale ne réussit pas à vivre selon les idéaux de Mahomet, elle constitua pourtant un cadre pour des avancées fulgurantes dans le domaine de la médecine, des mathématiques et d’autres branches du savoir humain. Bien que le despotisme oriental sur lequel elle était fondée devait la conduire à l’impasse stérile à laquelle ce mode de production la condamnait, lorsqu’elle eut atteint le sommet de son développement, elle fit apparaître la société féodale occidentale, en comparaison, comme fruste et obscurantiste. Classiquement, ceci est symbolisé par l’énorme fossé culturel qui séparait Richard C ?ur de Lion et Saladin à l’époque des croisades (15). On pourrait même ajouter que le fossé est encore plus large entre la culture musulmane à son zénith et l’obscurantisme que représente le fondamentalisme de nos jours.

Les Bolcheviks et le "nationalisme musulman’

Mais si les marxistes peuvent reconnaître un côté progressiste à l’Islam à ses origines, comment ont-ils analysé son rôle dans une période de révolution prolétarienne, où toutes les religions sont devenues un obstacle réactionnaire à l’émancipation de l’humanité ? Il est instructif d’examiner brièvement la politique des Bolcheviks dans ce domaine.

Moins d’un mois après la victoire de la révolution d’octobre 1917, les Bolcheviks ont diffusé une proclamation, A tous les ouvriers musulmans de Russie et de l’Est dans laquelle ils déclaraient être du côté des "ouvriers musulmans dont les mosquées et les lieux de culte avaient été détruits, dont la foi et les traditions avaient été piétinées par les Tsars et les oppresseurs de la Russie’. Les Bolcheviks s’engageaient ainsi : "Vos croyances et vos coutumes, vos institutions nationales et culturelles sont pour toujours libres et inviolables. Sachez que vos droits, comme ceux des autres peuples de Russie, sont sous la haute protection de la Révolution et de ses organes, les Soviets des ouvriers, soldats et paysans’.

Une telle politique signifiait un changement radical par rapport à celle des Tsaristes, qui avaient essayé de façon systématique et par la force (souvent par la violence) d’assimiler les populations musulmanes, après la conquête de l’Asie centrale, à partir du 16ème siècle. Rien d’étonnant alors que, par réaction, les populations musulmanes de ces régions se soient accrochées à l’Islam, leur héritage religieux et culturel. A quelques notables exceptions près, les Musulmans d’Asie centrale ne participèrent pas activement à la Révolution d’octobre, qui fut essentiellement une affaire russe :’Les organisations nationales musulmanes restèrent des spectateurs indifférents à la cause bolchevique’ (16). Sultan Galiev, le "communiste musulman" qui joua un rôle important, déclara quelques années après la Révolution : "En faisant le bilan de la Révolution d’octobre et de la participation des Tatars, nous devons admettre que les masses laborieuses et les couches déshéritées tatares n’y ont pris aucune part.’ (17)

L’attitude des Bolcheviks envers les Musulmans d’Asie centrale fut déterminée par des impératifs à la fois d’ordre interne et externe. D’une part, le nouveau régime devait s’accommoder de cette situation : les terres de l’ancien empire des Tsars étaient dans leur immense majorité musulmanes. Les Bolcheviks étaient convaincus que ces terres d’Asie centrale étaient essentielles, à la fois stratégiquement et économiquement, à la survie de la Russie révolutionnaire. Lorsque des nationalistes musulmans se révoltèrent contre le nouveau Gouvernement de Moscou, la réponse des autorités, dans la plupart des cas, fut de prendre des mesures brutales. A la suite d’une rébellion au Turkestan, par exemple, la réponse des unités militaires du Soviet de Tashkent fut de raser la ville de Koland. Lénine y envoya une commission spéciale, en novembre 1919, pour, dit-il, "restaurer des relations correctes entre le régime soviétique et les peuples du Turkestan’ (18).

Un exemple de cette approche vers les problèmes que posaient ces régions musulmanes, fut la création par les Bolcheviks de l’organisation Zhendotel (Département des femmes ouvrières et paysannes) pour travailler parmi les femmes musulmanes en Asie centrale soviétique. Zhendotel centra plus particulièrement son action sur le problème de la religion dans cette région très en retard économiquement. Il convient de noter qu’à ses débuts, Zhendotel eut une approche pleine de patience et de sensibilité envers les délicats problèmes auxquels il était confronté. Les membres féminins de l’organisation portaient même le paranja (un voile islamique couvrant complètement la tête et le visage) au cours de discussions tenues avec des femmes musulmanes.

Alors que quelques organisations nationalistes musulmanes se rallièrent pour un temps à la contre-révolution pendant la guerre civile de 1918-1920, la plupart en vinrent à accepter à contre c ?ur le régime bolchevique, qui leur apparut comme un moindre mal, après avoir souffert des exactions des armées blanches de Dénikine. Beaucoup de ces "nationalistes musulmans" rejoignirent le Parti communiste, et nombreux sont ceux qui occupèrent des postes de haut rang au gouvernement. Cependant, seul un petit nombre semble avoir été convaincu par la validité du marxisme. Le célèbre Tatar Sultan Galiev fut représentant bolchevique au Commissariat central musulman (formé en janvier 1918), membre du Collège interne du Commissariat du peuple aux nationalités (Narkomnats), rédacteur en chef de la revue Zhin" Natsional’nostey, professeur à l’Université des Peuples de l’est, et dirigeant de l’aile gauche des "Nationalistes musulmans’. Mais même cette figure emblématique des éléments recrutés parmi les nationalistes musulmans, fut au mieux un "communiste national" comme il se désigna lui-même dans le journal tatar Qoyash (Le Soleil) en 1918, expliquant son adhésion au Parti bolchevique en octobre 1917 en ces termes : "Je suis venu au Bolchevisme par l’amour de mon peuple qui pèse si lourdement sur mon coeur’ (19).

D’autre part, les Bolcheviks comprirent que leur révolution, pour survivre, avait besoin que les ouvriers des autres pays la rejoignent. L’échec des révolutions dans les pays occidentaux développés (en particulier en Allemagne), les conduisit à se tourner de plus en plus vers la possibilité d’une vague "nationaliste révolutionnaire" en Orient. Cette politique n’avait rien de prolétarien, mais comme les premiers signes d’un recul de la vague révolutionnaire se faisaient sentir, et compte tenu de l’isolement grandissant de la révolution russe, les Bolcheviks inclinaient de plus en plus vers cette vision opportuniste, pensant qu’elle conduirait à une révolution prolétarienne. Mais pour le moment, la "question d’Orient" - le soutien aux luttes de "libération nationale" au Moyen-Orient et en Asie - était vue comme le moyen de libérer la Russie soviétique de l’emprise de l’impérialisme britannique.

L’Internationale communiste et le mouvement pan-islamique

C’est dans ce contexte que les Bolcheviks furent conduits à faire évoluer l’attitude de l’Internationale communiste envers les mouvements panislamiques. Lors de son deuxième congrès en 1920, l’IC manifesta que les énormes pressions exercées par les forces de la contre-révolution, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la Russie, commençaient à le faire plier. Des concessions à la ligne opportuniste furent faites, dans le vain espoir de diminuer l’hostilité du monde capitaliste envers la société soviétique. Les communistes furent obligés de s’organiser au sein des syndicats bourgeois, de rejoindre les partis socialistes et travaillistes, ouvertement pro-impérialistes, et d’appuyer les soi-disant "mouvements de libération nationale" dans les pays sous-développés. Les "Thèses sur la question nationale et coloniale" - servant à justifier le soutien aux "mouvements de libération nationale" - furent préparées par Lénine pour le congrès et adoptées avec seulement trois abstentions.

Cependant, le deuxième congrès traça les grandes lignes de la collaboration avec les Musulmans. Dans ses "Thèses’, Lénine déclarait : "Il est nécessaire de lutter contre les mouvements panislamiques et pan-asiatiques, et autres tendances similaires, qui essaient de combiner la lutte de libération contre l’impérialisme européen et américain avec le renforcement du pouvoir de l’impérialisme turc et japonais ainsi que des potentats locaux, grands propriétaires, hauts dignitaires religieux, etc.’ (20)

Bien qu’il votât la résolution, Sneevliet, représentant des Indes orientales néerlandaises (actuellement l’Indonésie), affirma qu’une organisation de masse islamiste et radicale y était présente. Sneevliet déclara que Sarekat Islam (L’Union islamique), avait acquis un "caractère de classe", en adoptant un programme anticapitaliste. Ces "hadjis communistes" (hadjis désignant ceux qui ont fait le pèlerinage à La Mecque), insistait-il, étaient nécessaires à la révolution communiste (21). Ceci n’était que la continuation de la politique développée par l’ancienne Union social-démocrate indonésienne (ISDV), qui plus tard constitua la majeure partie du Parti communiste indonésien (PKI), formé en mai 1920. Dès le début, les marxistes indonésiens eurent une relation ambiguë avec l’Islam radical, comme le CCI l’a déjà souligné :

"Des membres indonésiens de l’ISDV, étaient en même temps membres, et même dirigeants du mouvement islamique. Au cours de la guerre (première guerre mondiale), l’ISDV recruta un nombre considérable d’Indonésiens membres du Sarekat Islam, qui en comptait quelque 20 000 ? Cette politique préfigura, sous une forme embryonnaire, la politique adoptée en Chine après 1921 - avec l’encouragement de la part de Sneevliet et de l’Internationale communiste - de former un front uni, conduisant même à la fusion d’organisations nationalistes et communistes (le Kuomintang et le PC chinois) (...) Il est significatif qu’au sein de l’Internationale communiste, Sneevliet représentait à la fois le PKI et l’aile gauche de Sarekat Islam. Cette alliance avec la classe bourgeoise indigène musulmane devait durer jusqu’en 1923" (22).

Le Congrès de Bakou des Peuples d’Orient

La première application de ces "Thèses sur la question nationale et coloniale" fut ce qu’on appela le Congrès des peuples de l’Orient, tenu à Bakou (Azerbaïdjan) en septembre 1920, peu après la clôture du second congrès de l’Internationale communiste. Au moins un quart des délégués à la conférence n’étaient pas communistes, et parmi eux il y avait des bourgeois nationalistes et panislamistes, ouvertement anticommunistes. A cette conférence, présidée par Zinoviev, on appela à la "guerre sainte" (les termes mêmes de Zinoviev) contre les oppresseurs étrangers et de l’intérieur, pour des gouvernements ouvriers "et paysans" à travers le Moyen-Orient et l’Asie, dans le but d’affaiblir l’impérialisme, particulièrement l’impérialisme britannique.

L’objectif des Bolcheviks était d’établir une "indéfectible alliance" avec ces éléments disparates, dans le but principal de desserrer l’encerclement de la Russie établi par l’impérialisme. Toute la substance opportuniste de cette politique fut exposée par Zinoviev lors de la session d’ouverture du congrès, quand il décrivit l’ensemble des délégués à la conférence, et à travers eux les mouvements et les États qu’ils représentaient, comme la "deuxième épée" de la Russie, et que la Russie "considérait comme des frères et des camarades de combat" (23). Ce fut la première conférence "anti-impérialiste" (c’est-à-dire interclassiste) jamais tenue au nom du communisme.

John Reed, pionnier du communisme aux États-Unis, fut rendu malade par les travaux de ce congrès, auquel il assista. Angelica Balabanova (24) raconte dans son livre "Ma vie de rebelle", comment "Jack (John Reed) parla avec amertume de la démagogie et de l’apparat qui avaient caractérisé le congrès de Bakou, ainsi que de la manière dont les populations indigènes et les délégués d’Extrême-Orient avaient été traités" (25). Un "Appel du parti communiste des Pays-Bas aux peuples de l’Orient représentés à Bakou" apparaît dans l’édition en français des travaux du congrès et il fut certainement distribué aux délégués. Cet appel affirmait que des "milliers d’Indonésiens" s’étaient trouvés "réunis dans le combat commun contre les oppresseurs hollandais" par le mouvement pan-islamique Sarekat Islam, et que ce mouvement se joignait à lui pour saluer le congrès.

Au cours du congrès, Radek, du Parti bolchevique, évoqua ouvertement l’image des armées conquérantes des anciens sultans ottomans musulmans, déclarant : "Nous faisons appel, camarades (sic), aux sentiments guerriers qui inspirèrent jadis les peuples de l’Orient, quand, guidés par leurs grands conquérants, ils s’avancèrent vers l’Europe"(26). Moins de trois mois après le congrès de Bakou, qui avait salué le nationaliste turc Mustapha Kemal (Kemal Atatürk) celui-ci assassinait tous les dirigeants du Parti communiste turc. Pour son quatrième congrès, l’Internationale communiste avait poussé encore plus loin la révision de son programme. En introduisant les "Thèses sur la question d’Orient", qui furent adoptées à l’unanimité, le délégué hollandais van Ravensteyn, déclara que "l’indépendance de l’ensemble du monde oriental, l’indépendance de l’Asie, des peuples musulmans signifiait en soi la fin de l’impérialisme occidental". Auparavant, au cours du congrès, Malaka, délégué des Indes orientales néerlandaises, avait déclaré que les communistes avaient travaillé dans cette région en lien étroit avec Sarekat Islam, jusqu’à ce que des dissensions les séparent en 1921. Malaka affirma que l’hostilité envers le mouvement pan-islamique, exprimée par les Thèses du deuxième congrès, avait affaibli les positions des communistes. Ajoutant son soutien à la collaboration serrée avec le mouvement pan-islamique, le délégué de Tunisie nota que, contrairement aux PC anglais et français qui ne faisaient rien sur la question coloniale, au moins les panislamistes unifiaient les Musulmans contre leurs oppresseurs (27).

Les conséquences de la politique opportuniste des Bolcheviks

Le tournant opportuniste des Bolcheviks et de l’Internationale communiste sur la question coloniale se fondait, pour une large part, sur cette idée qu’il fallait trouver des alliés pour lutter contre l’encerclement de la Russie soviétique par l’impérialisme. Les gauchistes, pour faire l’apologie de cette politique, avancent aujourd’hui comme argument qu’elle a aidé l’Union soviétique à survivre ; mais, comme l’a reconnu la Gauche communiste italienne dans les années 30, le prix à payer pour cette survie a été la complète modification de ce que représentait le pouvoir des Soviets : de bastion de la révolution mondiale, il était devenu maintenant un acteur dans le jeu impérialiste mondial. Les alliances avec les bourgeoisies des colonies lui ont permis de s’intégrer dans ce jeu, mais cela s’est fait aux dépens des exploités et des opprimés de ces régions : ceci est clairement illustré par la faillite de la politique de l’Internationale communiste en Chine en 1925-1927.

L’abandon de la méthode marxiste rigoureuse sur cette question de l’Islam ne fut en fait qu’une partie d’un cours plus général vers l’opportunisme. C’est encore de nos jours une justification théorique à l’attitude ouvertement contre-révolutionnaire du gauchisme moderne, qui ne cesse de nous présenter Khomeini, Ben Laden et consorts comme combattant l’impérialisme, même si la forme de leur combat et leurs idées sont quelque peu erronées.

Il faut aussi noter que cette tentative de flatter les nationalistes musulmans a été combinée à un faux radicalisme qui a cherché à éradiquer la religion à travers des campagnes démagogiques. Ceci est une caractéristique particulière du stalinisme lors de son "virage à gauche", à la fin des années 1920.

Au cours de cette période, la patience et la sensibilité dont avait fait preuve Zhendotel furent abandonnées pour des campagnes forcenées en faveur du divorce et contre le port du voile. En 1927, d’après un rapport de Trotsky (28) : "On tint des meetings de masse au cours desquels des milliers de participantes scandaient :’A bas le paranja !’ déchiraient leur voile qu’elles imbibaient de paraffine et brûlaient ? Protégées par la police, des groupes de femmes pauvres parcouraient les rues, arrachant le voile des femmes plus riches, cherchant la nourriture cachée et pointant du doigt celles et ceux qui se cramponnaient aux pratiques traditionnelles qui étaient alors déclarées criminelles ? Le jour suivant, ces actions sectaires et brutales furent payées au prix du sang : des centaines de femmes sans voiles furent massacrées par leurs familles, et cette réaction fut exacerbée par le clergé musulman, qui vit dans les récents tremblements de terre la punition d’Allah pour les refus de porter le voile. D’anciens rebelles Basmachis se rassemblèrent en une organisation secrète contre-révolutionnaire, le Tash Kuran, qui se développa grâce à leur engagement à préserver les valeurs et les coutumes locales (le Narkh)."

Tout ceci était aussi éloigné des méthodes originelles de la Révolution d’octobre que l’était le congrès de Bakou avec son charabia sur la Guerre sainte. La grande force des Bolcheviks en 1917 avait été leur engagement dans le combat contre les idéologies étrangères au prolétariat, en développant sa conscience de classe et ses propres organisations. Ceci demeure la seule base pour contrer l’influence de la religion et des autres idéologies réactionnaires.

Les Islamistes : à l’origine un courant marginal

De ce qui précède, nous pouvons voir que le problème de "l’Islam politique" n’est pas nouveau pour le prolétariat.

En fait, tous les groupes islamistes "modernes" trouvent leurs racines dans le mouvement des Frères musulmans (Ikhwan al-Muslimuun), la première organisation islamiste moderne importante, qui fut fondée en Égypte en 1928, et depuis s’est répandue dans plus de 70 pays. Leur fondateur, Hassan al-Banna, proclama la nécessité pour les Musulmans de "retourner dans le droit chemin" de l’Islam sunnite orthodoxe, à la fois comme antidote à la corruption croissante depuis le califat des Omeyyades, et pour "libérer" le monde musulman de la domination occidentale. Ce combat pourrait conduire à l’établissement d’un authentique État islamique, qui seul pourrait résister contre l’Occident.

Les Frères prétendaient suivre les traces d’Ahmed ibn Taymiyyah (1260-1327), qui s’opposa aux tentatives des penseurs musulmans hellénisés de réduire l’Islam et ses règles de gouvernement à de simples fonctions de la raison humaine. D’après Ibn Taymiyyah, un dirigeant musulman avait l’obligation d’imposer à ses sujets les lois de Dieu si nécessaire. L’Islam d’Ibn Taymiyyah se proclamait très pur, débarrassé de tous ses ajouts modernes. Les Frères musulmans modelèrent leur mouvement sur celui des Salafiyyah (purification) puritains des dix-septième et dix-neuvième siècles, qui eux aussi tentèrent d’appliquer les idées d’Ibn Taymiyyah.

En fait, la clef du succès des Frères musulmans réside dans leur extrême flexibilité tactique, étant préparés à travailler avec n’importe quelle institution (parlement, syndicat ?) ou organisation (staliniens, libéraux ?) qui pourrait mettre en avant leurs projets de "ré-islamisation" de la société. Pour Al-Banna, il était de toute façon clair que l’État islamique que son mouvement recherchait, interdirait toutes les organisations politiques. Sayyed Qoutb, qui succéda à Al-Banna comme leader du mouvement en 1948 (29), dénonçait de la même façon "l’idolâtrie socialiste ou capitaliste", c’est-à-dire le fait de mettre en avant des objectifs politiques avant les lois de Dieu. Il ajoutait : "Il est nécessaire de rompre avec la logique et les coutumes de la société qui nous entoure, de construire le prototype de la future société islamique avec les "vrais croyants", puis, au moment opportun, engager la bataille contre la nouvelle jahiliyya".

Vers 1948, le mouvement s’était considérablement accru, comptant entre trois cent et six cent mille militants pour la seule Égypte. Il survécut à une féroce répression de l’État, fin 1948, début 1949, et se reconstitua. Il fut, pendant une courte période, l’allié de Nasser et de son Mouvement des Officiers Libres, qui fomenta un coup d’État en juillet 1952. Une fois au pouvoir, Nasser emprisonna de nombreux Frères musulmans et mit ce mouvement hors la loi. Bien qu’en principe encore interdit, le mouvement a pu envoyer des députés au parlement et contrôle un certain nombre d’organisations non gouvernementales islamiques. Il rencontre un soutien grandissant auprès des masses urbaines défavorisées en proposant des services sociaux qui ne sont pas fournis par l’État.

Le succès des Frères musulmans est une constante référence pour des groupes "fondamentalistes" plus récents - dont la plupart s’en sont séparés, proclamant qu’ils ont modéré leur discours depuis qu’ils ont gagné le support des masses et quelques sièges au parlement. Des groupes qui s’en inspirent existent partout dans le "monde musulman" - non seulement au Moyen-Orient mais aussi en Indonésie et aux Philippines, et même dans d’autres pays où les Musulmans ne forment pas la majorité de la population. Cependant, d’une façon générale, ces groupes ressemblent plus aux Frères musulmans des origines (prônant la violence terroriste), qu’à la force relativement modérée qu’ils sont devenus. Et, dans tous les cas, ces groupes ne peuvent exister que grâce au soutien matériel fourni par l’un ou l’autre des États qui les manipulent au bénéfice de leurs propres objectifs en matière de politique étrangère. C’est comme cela que fut fondé à Gaza le Hamas (Mouvement de la Résistance islamique) par Israël, qui espérait en faire un contre poids à l’OLP. Mais à la fois le Hamas et l’organisation du Djihad islamique ont coopéré avec l’OLP et d’autres organisations nationalistes palestiniennes - elles mêmes manipulées à leur tour par des puissances étrangères comme la Syrie ou l’ancienne Union soviétique. En Algérie, le GIA (Groupe islamiste armé) reçoit plus ou moins ouvertement des fonds et de l’aide des États-Unis, qui s’efforcent, par là, d’affaiblir la concurrence que fait la France à la seule superpuissance restante. Récemment, en Indonésie, des groupes islamistes ont été manipulés par des fractions politico-militaires pour successivement mettre en place et renverser le Président. Plus connue encore, la création au Pakistan par les États-Unis du mouvement des Talibans d’Afghanistan, qui furent, avec succès, dressés contre leurs anciens alliés islamistes, les diverses fractions moudjahidines qui entraînaient l’Afghanistan vers le chaos total. Les États-Unis ont aidé activement Oussama Ben Laden dans sa lutte contre l’impérialisme russe, fournissant un support au groupe maintenant connu sous le nom d’Al Qaïda.

D’autres variantes du modèle original sont fournies par des groupes dont les membres sont issus de la secte musulmane Chi’a. État chiite le plus peuplé, l’Iran a été la source de ces variantes, qui incluent des groupes présents dans de nombreux pays, notamment au Liban et en Irak. L’Iran lui-même est souvent décrit comme un État où le "fondamentalisme est au pouvoir", mais ceci est trompeur, car le régime s’est mis en place plus pour combler un vide que sous l’action d’un groupe "islamiste". Il est certain que dans ses premières années, le régime de Khomeini a établi avec succès, par des actions de masse, un support populaire envers l’État, proposant un impossible "retour" aux conditions de l’Arabie du 7ème siècle. Cependant, il est important de comprendre que les mollahs d’Iran (le clergé) ne sont venus au pouvoir que grâce à l’extrême faiblesse du prolétariat iranien : les ouvriers de l’industrie pétrolière, par exemple, ont été en grève pendant un total de six mois, paralysant cette industrie clef pour l’Iran, dans le but d’abattre le régime du Shah. Seule force d’opposition ayant des objectifs politiques clairs et capable de fonctionner dans la légalité, les mollahs ont pris le contrôle de la mobilisation confuse contre le Shah. Cependant, il faut noter que les partisans de Khomeini n’ont pris le pouvoir qu’après une déformation fondamentale de la doctrine chiite : depuis la disparition du dernier dirigeant chiite, il y a plusieurs siècles, les croyants chiites doivent s’opposer résolument à tout pouvoir politique temporel (30).

Une fois au pouvoir, en février 1979, les mollahs ont saisi toute opportunité pour étendre leur influence vers les autres pays, en entraînant, armant et fournissant une base aux groupes islamistes chiites agissant dans ces pays, comme la milice du Hezbollah (parti de Dieu) au Liban, qui a toujours soutenu Khomeini. Elle en a été remerciée par une importante aide matérielle de l’Iran, à partir de 1979, ainsi que de la Syrie son alliée.

L’Afghanistan a fourni d’autres variantes, au moins une pour chaque groupe ethnique important composant ce pays. Bien que tous ces groupes afghans partagent cette notion d’un État unitaire islamique (en fait "islamiste"), il leur a été extrêmement difficile de rester unis pendant longtemps, même et surtout après l’élimination de concurrents communs. Les luttes intestines meurtrières qui ont suivi l’effondrement du régime pro-russe en 1992, ont convaincu l’impérialisme US de cesser de les soutenir et de créer une nouvelle force plus unitaire, les Talibans, qui pourraient constituer un régime stable pro-US. Toutes ces fractions islamistes disparates d’Afghanistan se sont rendu coupables de massacres collectifs, des plus horribles actes de cruauté, tels que viols, tortures, mutilations et massacres d’enfants, sans oublier leur rôle dans le commerce international de la drogue, qui a fait de l’Afghanistan le plus grand exportateur d’opium brut dans le monde.

Il n’est pas possible, faute de place de décrire la totalité de ces groupes et toutes leurs imbrications. Mais comme nous l’avons vu, les Frères musulmans ont constitué le paradigme, le modèle pour le "fondamentalisme islamique" moderne. Différentes versions de ce mouvement existent, aussi bien chiites que sunnites, mais aucune d’entre elles ne s’oppose vraiment au capitalisme et à l’impérialisme : elles font partie intégrante du monde "civilisé".

Le fondamentalisme : un rejeton de la civilisation capitaliste agonisante

Confrontés à la propagande bourgeoise qui nous parle d’un "choc de civilisations’, d’un combat à mort entre "l’Occident" et "l’Islam militant", propagande véhiculée aussi bien par les occidentaux que par les partisans de Ben Laden, il est très important de montrer que l’Islamisme actuel, est un pur produit de la société capitaliste en pleine époque de sa décadence.

Ceci est d’autant plus important que la véritable nature des mouvements islamistes n’est pas clairement comprise par les groupes du milieu politique prolétarien. Dans un récent article (31) de sa revue Revolutionary Perspectives, le BIPR soutient que l’Islamisme est le reflet de l’incapacité du capitalisme à éliminer complètement les vestiges précapitalistes, et aussi qu’il n’y a jamais eu de réelle "révolution bourgeoise" dans le monde musulman. L’article continue ainsi : "Contrairement à certaines hypothèses selon lesquelles l’Islamisme n’est qu’un pur réflet du mode de production capitaliste, il n’en est rien. Il est l’expression confuse de la coexistence d’au moins deux modes de production."

Toujours d’après cet article, l’Islamisme "est devenu une idéologie capable de maintenir l’ordre capitaliste avec des mesures idéologiques et culturelles non capitalistes". Il est affirmé que : "Contrairement au Christianisme, l’Islam n’a pas suivi un long processus de sécularisation et d’éclaircissement ? Le monde musulman est resté relativement inchangé au sens historique, et a réussi, même à l’ère du capitalisme, à garder sa vieille identité, car le capitalisme n’a pu ni voulu éliminer les structures précapitalistes de la société : en conséquence, Dieu n’est pas mort en Orient."

Comme preuve à ces affirmations, l’article parle de la perpétuation de ce qu’il appelle "l’ancienne communauté du clergé maintenant des liens serrés avec le Bazar’", qui a "réussi à ne pas se laisser ébranler" par la pression de la modernisation. En conséquence, l’article maintient que "le monde musulman doit contenir en son sein deux modes de production et deux cultures". L’Islamisme tire sa force de cette dualité, qui lui permet d’apparaître comme une alternative au capitalisme d’État. Bien qu’étant "une pièce maîtresse de l’ordre capitaliste", l’Islamisme, ajoute l’article, "est ironiquement en contradiction avec ce même ordre, à certains niveaux". C’est une erreur. Il est vrai qu’aucun mode de production n’existe de façon totalement pure. L’esclavage a existé à différentes époques, dans toutes les formes de sociétés de classe. L’Angleterre, État capitaliste le plus ancien, n’en a pas encore totalement terminé avec son "aristocratie", et cela pour ne donner que deux exemples. Il est vrai, également, que la pénétration du capitalisme dans les régions dominées par la religion musulmane se fit tardivement et de façon incomplète, et qu’elles n’ont pas connu l’équivalent d’une révolution bourgeoise. Mais, quels que soient les vestiges du passé qui subsistent et pèsent dans ces régions, celles-ci sont totalement sous la domination de l’économie capitaliste mondiale, et font partie d’elle.

Le Bazar, dans le monde musulman, n’est pas une institution en dehors du capitalisme, pas plus que cette relique vivante qu’est la Reine d’Angleterre ou cet autre reste de la féodalité qu’est le Pape Jean Paul II ne le sont. En fait, les bazaris, les marchands capitalistes du Bazar de Téhéran, ont représenté un appui important à la poussée de Khomeini en 1978-1979 en Iran, et restent encore une fraction capitaliste d’importance vitale. Les désaccords - qui s’expriment parfois de façon violente - entre les bazaris et d’autres fractions du régime iranien, plus sécularisées ou influencées par l’Occident, représentent des contradictions au sein du capitalisme. Bien que ces conflits puissent affaiblir l’économie capitaliste du pays, ils sont, pour la bourgeoisie dans son ensemble, un immense bénéfice politique, car ils détournent le prolétariat iranien de son terrain de classe, vers cette fausse alternative : appuyer la fraction "réformiste" ou la fraction "radicale" du capital iranien. Nous voilà très loin "des mesures idéologiques et culturelles non capitalistes"dont parle l’article du BIPR.

De plus, en Iran, les relations entre les bazaris et les dirigeants politiques sont plus fortes que nulle part ailleurs, ceci étant dû à l’histoire de ce pays et à la forme d’Islam qui y est pratiquée, de telle sorte qu’on ne peut utiliser cet exemple pour prouver que l’Islamisme a quelque chose de "précapitaliste". Au contraire, le point commun des pays musulmans est leur utilisation très efficace des aspects de la société émanant d’un passé précapitaliste au service des besoins très actuels des capitalistes modernes. C’est pourquoi, la famille royale saoudienne, Gamal Nasser, les fractions politiques indonésiennes et autres représentants de la riche classe capitaliste, ont tour à tour utilisé et rejeté les groupes islamistes, tout à fait capitalistes bien que réactionnaires, et qui, en paroles, voulaient réintroduire la société précapitaliste, pour préparer leur chemin vers le pouvoir. Et il ne peut en être autrement. Partout dans le monde, les fractions capitalistes ne se sont jamais gênées pour mobiliser les éléments les plus rétrogrades afin d’atteindre leurs propres objectifs, bien modernes, et ce d’autant plus dans la période de décomposition. Le capitalisme allemand l’a prouvé en utilisant Hitler. Tout comme les Frères musulmans, les partisans de Khomeini et d’Oussama Ben Laden ainsi qu’Adolf Hitler ont constitué un mélange confus de vieux restes réactionnaires précapitalistes pour servir les intérêts de leur classe dominante. Sous cet aspect, l’Islamisme n’est pas différent. L’Islamisme emprunte en fait énormément à l’idéologie nazie, en particulier en adoptant sans réserve l’idée d’une conspiration juive mondiale. De plus, ces relents de racisme accentuent la contradiction entre l’Islamisme et les enseignements originels du Coran, qui prêchait la tolérance envers les autres "Peuples du Livre".

Sous toutes ses formes, l’Islamisme n’est nullement en contradiction avec le capital. Il est certes le reflet du retard économique et social des pays musulmans, mais il fait partie intégrante du système capitaliste, et, par dessus tout, de sa décadence et de sa décomposition. Nous pouvons aussi ajouter que loin d’être en opposition au capitalisme d’État, l’idée d’un État islamique, qui justifie l’intervention de l’État dans chaque aspect de la vie sociale, est un vecteur idéal pour le capitalisme d’État totalitaire, qui est la forme caractéristique que prend le capital à l’époque de sa décadence.

Le fondamentalisme islamique s’est développé comme une idéologie d’une partie de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie dans leur combat contre les puissances coloniales et leurs valets. Il est resté un mouvement minoritaire jusqu’à la fin des années 1970, les mouvements nationalistes imprégnés d’idéologie stalinienne étant alors sur le devant de la scène. Ces mouvements ont atteint une force réelle dans des pays où la classe ouvrière est relativement peu nombreuse, où elle est récente et inexpérimentée. Les Islamistes se proclament eux-mêmes "les champions des peuples opprimés" (Khomeini). En Iran, par exemple, les partisans de Khomeini ont réussi à attirer la masse des habitants misérables des taudis de Téhéran dans leur mouvement, à la fin des années 1970, en se proclamant de façon mensongère les champions de leurs intérêts et en les appelant mustazifin, un terme religieux désignant les miséreux et les opprimés. Le capitalisme décadent, en s’enfonçant encore plus dans la misère de la décomposition n’a fait qu’exacerber les conditions de vie de ces couches. La marginalisation des Islamistes à leurs débuts travaille maintenant en leur faveur, et ils peuvent apparaître plus crédibles quand ils proclament que si toutes les idéologies non religieuses (de la démocratie au marxisme en passant par le nationalisme) ont échoué, c’est parce que les masses ont ignoré les lois de Dieu. La même raison a été évoquée par les Islamistes en Turquie pour "expliquer" le tremblement de terre en août 1999, comme auparavant par les Islamistes égyptiens pour un tremblement de terre dans les années 1980.

Ce genre de mystification attire facilement les couches de la population les plus touchées par la pauvreté et le désespoir. Aux petits bourgeois ruinés, aux habitants des taudis sans espoir de travail, et même à des éléments de la classe ouvrière, il offre le mirage d’un "retour" vers cet État parfait que la légende attribue à Mahomet, qui était supposé protéger les pauvres et empêcher les riches de faire trop de profits. En d’autres termes, cet État est présenté comme l’ordre social "anticapitaliste" par excellence. D’une manière typique, les groupes islamistes se prétendent ni capitalistes ni socialistes, mais "islamiques’, et combattent pour l’établissement d’un État islamique sur le modèle de l’ancien Califat. Toute cette argumentation repose sur une falsification de l’Histoire : cet État musulman d’origine a existé bien avant l’époque capitaliste. Il était fondé sur une forme d’exploitation de classe mais, celle-ci, à l’instar du féodalisme occidental, n’a pas permis le développement des forces productives comme l’a fait le capitalisme. Mais aujourd’hui, chaque fois qu’un groupe islamiste radical prend le contrôle d’un État, il n’a pas d’autre alternative que de devenir le gardien chargé de maintenir les relations sociales capitalistes, et d’essayer de maximiser le profit à l’échelle de l’état-nation. Les mollahs iraniens, pas plus que les Talibans, n’ont pu échapper à cette loi d’airain.

Ce faux "anticapitalisme" s’accompagne d’un tout aussi faux "internationalisme musulman" : les groupes islamistes radicaux prétendent souvent ne faire allégeance à aucune nation particulière et appellent à la fraternité et à l’unité des musulmans à travers le monde. Ces groupes se décrivent, et ceux qui leurs sont opposés font de même, comme quelque chose d’unique - comme une idéologie et un mouvement qui transcendent les frontières nationales pour former un nouveau "bloc" effrayant, menaçant l’Occident de la même manière que l’ancien bloc "communiste". Ceci est dû en partie au fait qu’ils sont liés aux réseaux de la criminalité internationale : commerce des armes (incluant certainement des moyens de destructions massives comme les armes chimiques ou nucléaires) et trafic de drogue : l’Afghanistan en est un pivot comme on l’a vu. Dans ce contexte, Ben Laden, "seigneur de la guerre impérialiste", peut être vu par certains comme le nouveau rejeton de la "globalisation", c’est-à-dire du dépassement des frontières nationales. Mais ceci n’est vrai que comme l’expression d’une tendance à la désintégration des unités nationales les plus faibles. L’État "global" musulman n’existera jamais, car il viendra toujours se briser sur le récif de la compétition entre les bourgeoisies musulmanes. C’est pourquoi, dans leur lutte pour poursuivre cette chimère, les moudjahidins sont toujours obligés de se joindre au grand jeu impérialiste, qui demeure le terrain d’affrontement des États nationaux.

Derrière la "guerre sainte", à laquelle appellent les bandes islamistes, se cache en réalité la guerre traditionnelle, et qui n’a rien de "sainte", que se livrent les puissances impérialistes rivales. Les véritables intérêts des exploités et des opprimés du monde entier ne se trouvent pas dans une mythique fraternité musulmane, mais dans la guerre de classe contre l’exploitation et l’oppression dans tous les pays. Ils ne se trouvent pas plus dans un retour au gouvernement de Dieu ni des Califes, mais dans la création révolutionnaire de la première société réellement humaine de l’Histoire.

Courant Communiste International - http://fr.internationalism.org (texte de 2002)

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