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Taiwan, le monopole médiatique et le rapport avec la Chine

dimanche 16 décembre 2012
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Note de modération

mise en débat article fortement teinté de nationalisme et de termes patriotards qui nous pose problème


Taiwan, Ce n’est PAS du chinois !

Manifestations pour la liberté d’expression et contre le monopole médiatique

A Taïwan, une île de vingt trois millions d’habitants, se sont déroulées ces trois derniers mois les deux manifestations les plus importantes depuis dix ans. Le monde ne s’en est pas aperçu puisque cette île n’apparaît que très rarement dans la presse internationale. Une grande partie de la population taïwanaise elle-même n’a été mise au courant que quelques jours après les manifestations à cause du silence des médias qui continuent à diffuser des reportages sur la crise économique ou l’augmentation du prix de l’essence. Les médias de Taïwan ont tourné le dos à ces manifestations soit parce qu’ils appartiennent au même groupe d’entreprise médiatique, soit parce qu’ils se taisent devant cet immense groupe de médias.

Want-Want, celui qui possèderait 46% de médias

Le groupe Want-Want est un groupe d’entreprises taïwanais qui a débuté dans l’industrie alimentaire et qui détient une grande partie du marché agro-alimentaire chinois et taïwanais. A partir de 2008, le groupe Want-Want a fait ses premières acquisitions dans le domaine des médias. Il possède actuellement trois journaux, deux magazines, quatre chaînes de télévision et un journal électronique ; il est en passe d’acquérir encore deux journaux, un magazine, onze chaînes de télévision et un journal électronique, mais doit attendre préalablement la permission de la Commission Nationale de Communication (CNC). Aujourd’hui, un média sur trois à Taïwan appartient à ce même groupe d’entreprises. Si la CNC n’évalue pas cette acquisition avec prudence, ce groupe de médias possèdera 46% des médias à Taïwan. Dès lors, la moitié des médias véhiculera une position politique et un point de vue qui ne représente rien d’autre qu’une alliance de profits, pendant que l’autre moitié, craignant d’être moins compétitive, ne publiera pas de positions contradictoires. Dès que l’acquisition a commencé, le peuple taïwanais a craint que cette accumulation des médias aux mains du groupe Want-Want ne nuise à la pluralité des médias, la liberté de presse et la liberté d’expression. Et puisque les revendications du mouvement social sont depuis restées lettre morte, le peuple devient de plus en plus soucieux.

Un média utilisé comme arme contre le peuple

En 2009, le groupe Want-Want s’est lancé dans une acquisition des médias, qui est la plus grande acquisition en Asie depuis cinq ans. La Commission nationale de communication a approuvé cette acquisition à quatre conditions. Le lendemain de sa réunion avec le CNC, le groupe Want-Want a nié avoir accepté aucune condition et a publié une publicité dans un journal lui appartenant pour questionner la neutralité de trois des douze commissaires. Ces trois commissaires ont pris la décision de quitter la commission. Cette année, Tsai Eng-Meng, le directeur du groupe Want-Want, a fait à plusieurs reprises des déclarations sur la « Chine amicale ». Sa déclaration la plus connue se trouve dans un article du Washington Post daté de février 2012 : “il ne pouvait pas y avoir, selon lui, autant de personnes qui avaient pu mourir” lors de l’événement de la place Tiananmen. C’est Tsai Eng-meng qui déclare encore que ”la Chine et Taïwan seront unifiées un jour, peu importe l’envie du peuple”. Il demande dans le même temps aux journalistes et aux éditeurs d’écrire selon sa volonté et ses opinons politiques, provoquant ainsi le départ de nombreux salariés et écrivains.

Un ensemble de règlements sur le média en attendant

A Taïwan, il n’y a pas encore de législations particulières sur le monopole des médias, à la différence de l’Europe où il existe déjà un ensemble de textes qui règlent leur pluralité, leur liberté, etc. Le processus d’acquisition des médias se fait selon les règlements généraux des monopoles qui les gèrent. Du côté du gouvernement, l’acquisition des médias est évaluée par un comité de la Commission Nationale de Communication. Puisqu’il n’existe pas encore de règlement sur l’achat des médias à Taïwan, la commission ne prend en considération que l’effet sur la compétitivité du commerce et les problèmes de confiance avec la Chine. Mais les manifestants pensent que les médias, en tant que bien de la sphère public et outil de la liberté d’expression, ne doivent pas être considérés comme des marchandises. C’est pour cette raison, que nous avons immédiatement besoin d’un nouveau règlement particulier sur l’acquisition des médias à Taïwan.

La crainte du peuple taïwanais

Dans cet événement se reflètent deux préoccupations qui se rapportent au contexte historico-politique entre la Chine et Taïwan : premièrement, la perte de la liberté d’expression, et deuxièmement, les dommage pour l’autonomie de Taïwan. C’est pour cette raison que nous discuterons dans les articles suivants de l’effet du monopole des médias sur la liberté d’expression dans le contexte historico-politique particulier de Taïwan, et du facteur chinois dans la politique intérieure de Taïwan.

SUN, Yu Jung, Master de philosophie à l’ENS-Ulm / Paris 1

Un monde médiatisé Médias, commercialisation et liberté d’expression

Nous, citoyens taïwanais, avons protesté par milliers contre une série d’acquisition de médias depuis six mois. Nous ne l’avons fait ni en raison de l’immaturité de notre système démocratique, ni parce que nous craignons notre énorme voisin, mais parce que notre pays, Taïwan, est un Etat très jeune. Notre gouvernement est installé sur cette île depuis 1949, nous avons annulé la loi martiale dès 1987, et nous avons élu notre président en 1996. Nous nous souvenons donc très bien l’époque où nous n’avions pas de liberté d’expression.

A l’âge moderne, ce qui borne la liberté d’expression n’est plus la volonté du souverain mais le pouvoir des médias. On peut parler de tout ce qu’on veut, pourtant sans médias, on ne sera jamais entendu. Parler sans être entendu, revient à ne pas parler du tout ; laisser parler sans laisser être entendu, revient à interdire la libre expression. Aujourd’hui, en raison de leur omniprésence dans la vie quotidienne, les médias ont une influence décisive sur la liberté d’expression puisqu’ils sont le moyen principal par lequel nous connaissons la réalité. Dans cet article, nous répondrons à trois questions : premièrement, comment les médias nous influence au niveau de la connaissance ; deuxièmement, comment la commercialisation des médias se rapporte à nos vies ; et enfin, pourquoi la commercialisation des médias nuit à la liberté d’expression.

Le média, ce qui étend nos perceptions et ce qui les borne

“Média” désigne à l’origine ce qui est entre les gens mais n’appartient à personne. La communication médiatique se fait à travers les médias, et c’est à travers les médias qu’on voit et qu’on est vu, qu’on entend et qu’on est entendu, qu’on lit et qu’on est lu. Comme la civilisation actuelle ne cesse de changer et de se transformer, il n’est plus possible de connaître la réalité sans médias. Les médias étendent notre perception, mais l’utilisation quotidienne de ces médias nous fait oublier que cette perception est conditionnée et déterminée par des appareils.

Commercialisation des médias : se base-t-on sur nos plaisirs ?

Le philosophe et sociologue Jürgen Habermas pense que nos connaissances se fondent sur nos intérêts. Nous prêtons plus d’attention à ce qui nous intéresse, et pour cette raison, nous connaissons la réalité à travers certaines perspectives qui correspondent à nos intérêts. Ces intérêts prennent racines dans ce qui nous rend service dans la vie pratique. Par intérêt, Habermas entend un rapport avec des choses qui reste relativement stable. Néanmoins, quand on est dans un monde hautement médiatisé, ce fondement de connaissance est remplacé par des plaisirs qui changent rapidement. Le meilleur c’est alors la popularité de la diffusion calculé sur le taux d’audience des programmes à chaque seconde. La commercialisation des médias laissera la consommation prendre toutes les décisions selon la popularité des diffusions. Ainsi, le plaisir remplace l’intérêt et devient le fondement de la connaissance et du jugement. Mais si ce que l’on reçoit par les médias est déjà modifié et sélectionné à l’avance (quand bien même penserions-nous choisir les chaînes que nous regardons et les journaux que nous lisons) est-il encore possible d’avoir un jugement juste ?

La commercialisation de média nuit la liberté d’expression ?

La différence la plus grande entre le plaisir et l’intérêt, c’est que l’intérêt structure notre vie et reste donc stable : son attrait réside dans le fait qu’il nous rend service. Le plaisir, en raison de son instantanéité et de sa variabilité, nous attire en excitant directement nos sensations. C’est pourquoi les statistiques montrent que les médias commercialisés laisse peu de place à la pluralité : les voix qui nous intéressent mais qui nous ne font pas plaisir n’y sont diffusées que rarement (les voix des minorités, par exemple). Ainsi, si nous avons toute la liberté de parler et nous exprimer, mais que les médias ne nous répresentent pas, nos voix n’existent pas.

Importance de la pluralité de média

Dans un mode de production capitaliste, la commercialisation immense nous paraît normal, mais la commercialisation des médias risque de fonder notre connaissance de la réalité et du monde sur des plaisirs hétéronomes qui changent à chaque instant. Il n’est sans doute pas possible de changer la structure économique de cette époque assez rapidement, mais ce que nous pouvons faire, c’est assurer la pluralité des médias. Car la pluralité des médias permettra l’opposition des différentes opinions et des classes sociales qui les portent, opposition qui représente une perspective bien plus intéressante que l’accumulation des médias dans les mains d’un seul groupe financier.

C’est pour cette raison que le peuple de Taïwan demande à son gouvernement d’établir une législation sur les médias pour protéger la pluralité des médias et interdire le monopole médiatique. Notre gouvernement pour l’instant refuse de communiquer avec son peuple, et nous, Taïwanais, risquons d’avoir un seul et énorme groupe médiatique, avec une seule voix, et une voix trop amicale avec la Chine.

SUN, Yu Jung, Master de philosophie de l’ENS-Ulm / Paris 1

Le facteur chinois dans le phénomène politique de Taïwan

S’il existe un pays qui est le plus difficile pour ses étudiants à présenter lorsqu’ils font des études à l’étranger, c’est sans doute Taïwan. Nous sommes Taïwanais, mais il existe des Taïwanais qui se considèrent comme Chinois, et dans la génération de nos grand parents, il y a certains qui se considèrent encore comme Japonais. Nous parlons la langue chinoise, et « le taïwanais » est un dialecte courant à Taïwan mais originaire d’une province du sud de la Chine. Nous avons l’héritage de la civilisation et de la culture chinoise, mais en même temps nous partageons la culture des aborigènes taïwanais. Une majorité de famille taïwanaise garde les vertus confucéens dans la vie quotidienne, et beaucoup de ces vertus n’existent plus en Chine.

A Taïwan, nos partis politiques ne se distinguent pas selon le clivage gauche-droite : tous les débats politiques s’articulent autour des rapports politiques, économiques, culturels entre Taïwan et la Chine. Le « facteur chinois » est l’enjeu des phénomènes politiques taïwanais. Ce « facteur chinois » ne se rapporte pas forcément à la Chine contemporaine mais prend racine dans le contexte historico-culturel de Taïwan et de la Chine. Dans les lignes suivantes, nous distinguerons le « facteur chinois intérieur » et le « facteur chinois extérieur » pour différencier les effets du contexte historique et les effets causés par la souveraineté chinoise actuelle.

Une histoire concise du rapport entre Taïwan et la Chine

Il y a deux partis politiques principaux à Taïwan : le Parti Nationaliste de la Chine (KMT) et le Parti du Progrès de la Démocratie (PPD). Le KMT prétend tirer sa légitimité du renversement de l’empire chinois et de l’établissement d’un Etat démocratique révolutionnaire. Toutes les idéaux, toutes les doctrines du KMT reçoivent leur sens à partir de cette histoire de la révolution en Chine jusqu’à la retraite à Taïwan.

Mais en réalité, la seule raison légitime pour le KMT de gouverner Taïwan, c’est que Taïwan lui a été rendue à la fin de la Seconde Guerre mondiale après avoir été cédée au Japon en 1895 par l’Empire chinois. En revanche, le PPD tire sa légitimité de la rupture avec l’histoire chinoise et se fonde sur l’indépendance, l’autonomie et la souveraineté locale de Taïwan.

Le KMT n’a jamais admis la rupture historique de Taïwan avec la Chine puisque c’est justement la continuité avec l’histoire chinoise et non pas la rupture qui lui donne sa légitimité politique à Taïwan. Mais avant que le KMT ne gouverne la Chine, Taïwan était une colonie japonaise. C’est pourquoi une partie du peuple taïwanais a beaucoup de difficulté à croire cette histoire continue dont se réclame le KMT, une histoire qui dit que le KMT a honorablement renversé l’Empire chinois et a libéré le peuple chinois d’un Empire corrompu. Pour cette raison, dès que le KMT est arrivé à Taïwan, il a consolidé cette histoire honorable par un système d’éducation, et fait de cette révolution honorable l’origine de la démocratie taïwanaise. Contre cette histoire continue, le PPD défend une souveraineté autonome et indépandante de Taïwan, et c’est justement cette contradiction qui forme le fondement du parti PPD.

Le « facteur chinois » : l’intérieur et l’extérieur

Au début, le « facteur chinois » correspond à ce que représente le KMT : la souveraineté chinoise réalisée par le KMT étant le “facteur chinois intérieur”. Par là, le « facteur chinois intérieur » n’a rien avoir avec République populaire de Chine, mais il représente les « Chinois » qui héritent du fruit de la révolution du KMT, et qui gardent l’héritage de ce que KMT représente : la démocratie, la constitution, l’esprit confucéen, et la fierté d’une civilisation chinoise vieille de cinq mille ans.

Mais en même temps, comme la situation économique à Taïwan ne se développe plus aussi rapidement qu’avant, et comme l’économie chinoise croît rapidement, le rapport entre Taïwan et la Chine transforme l’opposition politique absolue en coopération, voire en dépendance, économique. C’est par là que le « facteur chinois extérieur » émerge. Le peuple taïwanais s’aperçoit bien qu’au niveau économique, il n’est plus capable de refuser la demande de la Chine ; mais en raison de cette dépendance économique, il craint plus encore la domination de Taïwan par la Chine.

En effet, le « facteur intérieur » et le « facteur extérieur » ont des effets contradictoire sur les Taïwanais. A partir du « facteur intérieur », les Taïwanais se rapprochent des Chinois par leur mentalité, en plus de leur langue identique et de leur culture semblable : l’idée qui dit qu’on est de la « même famille » se forme facilement. Mais en même temps, le “facteur extérieur” inquiètent profondément le peuple taïwanais.

La raison profonde de la manifestation contre le monopole médiatique

Cette manifestation lance un appel à la liberté d’expression. Ce qui provoque l’émotion fondamentale du peuple taïwanais, c’est les relations du groupe Want-Want, en passe d’acquérir 46% des médias, avec la Chine. Son attitude trop amicale avec la Chine et son développement commercial en Chine sont des préoccupations profondes pour les Taïwanais. Nous, Taïwanais, craignons de perdre notre indépendance, notre autonomie et notre démocratie par la pénétration économique, commercial et médiatique de la Chine. C’est pour cela que cette manifestation sur les médias est devenue la plus grande manifestation de ces dix dernières années.

SUN, Yu Jung, Master de philosophie de l’ENS-Ulm / Paris 1

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