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La Théorie de la Révolution Permanente et les révolutions arabes

lundi 5 novembre 2012
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Note de modération

le ccr4 organisant des débats dans la librairie résistance nous mettons cet article en débat


La Théorie de la Révolution Permanente et les processus révolutionnaires dans le monde arabe

Source : http://www.ccr4.org/La-Theorie-de-l...

Il y a quinze jours on s’est attardé sur « les années 1968 », cette intense poussée ouvrière et populaire de plusieurs années qui a secoué les quatre coins du globe, à l’Ouest, à l’Est, en passant par les « pays du Sud », un cycle au cours duquel était à l’ordre du jour l’horizon d’une transformation révolutionnaire de la société, non seulement anticapitaliste mais également différente du modèle bureaucratique d’Europe de l’Est.

Cette poussée révolutionnaire a été canalisée voire parfois même écrasée, en fonction des pays, ce qui a permis au capital de se redéployer et de repasser à l’offensive pendant toutes les années 1980 et les années 1990, balayant radicalement toute perspective de changement, de transformation et, a fortiori, de révolution.

Alors certes il y a bien eu quelques points d’inflexion, et non des moindres, en 1995 en France par exemple, en Amérique latine par la suite, entre la fin des années 1990 et le début des années 2000. Aujourd’hui, avec la crise systémique que nous vivons depuis 2007-2008, avec un renouveau des résistances populaires et ouvrières en Europe du Sud notamment (mais également en France, à l’automne 2010), et surtout avec les processus révolutionnaires arabes depuis janvier 2011, un certain nombre de mots qui semblaient tabous ou oubliés par le plus grand nombre ont fait leur retour dans le lexique quotidien : indignation, révolte et même révolution.

Dans le monde arabe, qui a été secoué et continue à vivre une vague révolutionnaire qui n’est pas close, même les politiciens bourgeois, combattants de la dernière heure, parlent de « révolution ». C’est le cas par exemple les partisans de Mohamed Morsi, actuel président égyptien, qui n’ont pas hésité à conclure son dernier meeting de campagne, depuis la tribune, par un retentissant « thawra hattâ al-nasr », « la révolution jusqu’à la victoire ».

De façon plus authentique sans doute, le jeune chanteur égyptien Ramy Essam, combattant, lui, de la première heure de la Place Tahrir, fait régulièrement la « une » des charts de son pays depuis 2011 avec ses chansons sur la révolution (et dans sa bouche « révolution » n’a pas la même signification). Il a connu un succès encore plus grand l’hiver dernier avec son single « Pain, liberté et justice sociale ! ». Le titre reprend l’un des slogans scandés par les manifestants en janvier et février 2011 et qui continue à animer aujourd’hui les protestations, occupations et grèves en Egypte [1]. En effet, rien de ce qui était revendiqué en 2011 lors de la chute de Moubarak n’a été obtenu, malgré toutes les promesses des gouvernants actuels qui se disent « révolutionnaires ». Et ce qui vaut pour les « Ikhwans » du Parti de la Liberté et de la Justice (les Frères Musulmans) au pouvoir au Caire pourrait également être appliqué au cas d’Ennahda en Tunisie.

Le débat qui continue à agiter des franges importantes de la jeunesse arabe et du monde du travail n’est pas sans rappeler un vieux débat sur les problèmes et les perspectives d’une « véritable révolution » dans les pays périphériques, une « véritable révolution » qui serait capable de garantir effectivement « le pain, la liberté et la justice sociale » comme le réclamaient, quasiment mot pour mot, des ouvrières du textile, il y a près d’un siècle, en Russie, en 1917. Le débat actuel, tel qu’il est posé sur les blogs, dans la nouvelle presse syndicale, dans les grèves, pose également la question de la dignité à retrouver, bafouée et piétinée par l’arrogance impérialiste ; la question aussi de quel secteur social est capable de mener à bien cette révolution, afin de déterminer si à un moment ou à un autre, les héritiers plus ou moins autoproclamés des Nasser, Ben Bella ou Arafat (ou à l’inverse, les émules de Khomeiny ou Erdogan) seront capable de la mener à bien ; s’il est possible, enfin, de se retrouver du même côté des canons des impérialistes, en Lybie ou en Syrie, pour assurer la chute des dictatures et la libération nationale.

C’est cet ensemble de questions que l’on va essayer d’aborder aujourd’hui, à travers un aller-retour permanent entre la dynamique qui a secoué le monde arabe (qui est loin d’être close et dont l’onde de choc continue à se faire sentir au-delà des limites géographiques de la région), et une relecture des débat très concrets qui ont animé le mouvement marxiste révolutionnaire avant et surtout après 1917, débats que Trotsky commence à synthétiser à partir de 1905-1906, qu’il développe avec la Révolution d’Octobre et qu’il enrichit par la suite au contact d’autres expériences, notamment celle de la révolution chinoise de la fin des années 1920 : il s’agit, comme l’annonce le titre du débat d’aujourd’hui, de la Théorie de la Révolution Permanente (TRP).

Nous allons essayer de voir comment cette lecture, restée particulièrement jeune par son actualité à notre avis, permet de mieux comprendre les enjeux actuels ; de nous préparer aux défis qui se posent à nous ; et d’essayer de chercher des réponses pratiques, concrètes et militantes, pour que le marxisme révolutionnaire et notre classe ne soient pas un simple témoin de l’époque que nous traversons, mais une force active, combattant pour la révolution dans les luttes à venir dont les processus révolutionnaires arabes ne sont, en fait, que l’avant-goût.

I) L’idée de révolution dans la social-démocratie entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle

A la fin du 19°/début du 20° siècle, l’idée qui prédomine au sein du mouvement marxiste international, ce qu’on appelle à l’époque la social-démocratie, c’est qu’une véritable révolution socialiste ne peut avoir lieu que dans les pays où le prolétariat a un poids numérique, social et politique important, c’est à dire là où il est le plus structuré et organisé, en syndicats et en partis, là où son rôle dans l’économie du pays est décisif. On pense, à l’époque, aux pays capitalistes avancés, comme la France, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne.

Pour les principaux théoriciens sociaux-démocrates de l’époque, ce que l’on appelle alors les pays arriérés (en termes de développement économique, il ne s’agit pas d’un jugement de valeur), ou encore coloniaux, ou semi-coloniaux (ceux qui ont une indépendance politique formelle mais sont subordonnés au capital impérialiste), et bien ces pays voient dans les nations développées l’image de leur propre développement, comme « dans un miroir ». Et les seules révolutions que pourraient connaître ces pays ne sont que des révolutions démocratiques bourgeoises, qui mettraient en place des régimes libéraux où le mouvement ouvrier (minoritaire) commencerait à rassembler ses forces, sur la base du développement capitaliste, de façon à disputer, dans un second temps, le pouvoir politique à la bourgeoisie.

« L’hérésie » du jeune Trotsky

En se focalisant sur la réalité russe, un de ces « pays arriérés » justement, dominé par l’autocratie tsariste, subordonné au capital international (notamment britannique et français), le jeune Trotsky va développer une vision parfaitement « hérétique » par rapport à ce que défend la grande majorité de la social-démocratie internationale au début du XX°, et ce faisant, il va véritablement révolutionner le marxisme contemporain. Au contact des événements de 1905 en Russie, via sa participation à cette première expérience révolutionnaire, Trotsky rédige un court ouvrage, Bilans et Perspectives (1906), dans lequel il arrive aux conclusions suivantes :

  • La bourgeoisie libérale russe est incapable d’accomplir sa propre révolution démocratique contre le tsarisme
  • Cette révolution, si elle a lieu, sera portée par le prolétariat, même s’il est minoritaire par rapport à la paysannerie, dans ce pays largement rural
  • Le prolétariat, ne pourra être la force motrice de cette révolution que s’il est capable de se faire le porte-parole et l’expression des intérêts de l’ensemble des couches exploitées et opprimées du pays, à commencer par les paysans, et les minorités nationales
  • Une fois au pouvoir, le prolétariat ne s’arrêtera pas sur le seuil de la propriété privée, c’est à dire qu’après avoir adopté tout un éventail de mesures démocratiques structurelles, il entamera la transformation sociale, en l’occurrence socialiste, du pays, en remettant en cause le pouvoir économique non seulement du capital étranger impérialiste, mais également celui de la bourgeoisie nationale.

Trois conceptions de la révolution russe

C’est la position que va soutenir de façon isolée Trotsky pendant plus de dix ans, cette décennie qui sépare la défaite de la première révolution russe de 1905 de l’explosion de février 1917, et ce face à deux autres conceptions, défendues d’une part par les menchéviks, une des ailes de la social-démocratie russe, et de l’autre par les bolchéviks, dirigés par V. I. Lénine.

Tous les marxistes russes sont d’accord sur le fait qu’une partie au moins des tâches de la révolution à venir sont d’ordre démocratiques bourgeoises (des tâches que l’on pourrait définir comme démocratiques et de libération nationale) : renverser l’absolutisme (ou la dictature pourrait-on dire aujourd’hui), assurer les libertés fondamentales (politiques et syndicales), le suffrage universel, mais aussi en finir avec les survivances des institutions féodales ou post-féodales (par rapport à la répartition des terres ou aujourd’hui également la concentration de la propriété urbaine), supprimer les conditions de dépendances vis-à-vis du capital étranger, etc.

Cependant, les marxistes russes diffèrent par rapport à la force sociale capable de défendre ce programme ainsi que les caractéristiques du pouvoir révolutionnaire.

La révolution par étape selon les mencheviks

Pour les mencheviks, et notamment le « père » du marxisme russe, Plekhanov, le caractère bourgeois et démocratique de la révolution rend impossible de remplacer la bourgeoisie et ses partis à la tête du processus. Tout en défendant les intérêts et les revendications spécifiques des travailleurs, la social-démocratie doit s’abstenir de toute action excessive qui pourrait effrayer la bourgeoisie libérale et la pousser dans les bras de la contre-révolution, compromettant par là même toute évolution progressiste ultérieure.

C’est la base de ce qui par la suite sera réintroduit dans la IIIe Internationale stalinisée sous la forme de l’étapisme : dans les pays périphériques, le prolétariat et son parti devrait faire alliance avec la bourgeoisie dite nationale et combattre pour une révolution démocratique, antiféodale et antiimpérialiste, l’étape socialiste ne venant que dans un second temps. C’est ce qui préside, formulé plus ou moins à l’identique, au programme du Tagammu égyptien ou du Parti des Travailleurs Tunisiens (anciennement PCOT) [2].

La bourgeoisie est-elle capable de mener à bien une simple révolution bourgeoise ? Les trois objections de Léon Trotsky

La gauche de la social-démocratie internationale objecte face à l’hypothèse menchévique que si, déjà en 1848, Marx avait noté la frilosité de la bourgeoisie allemande à diriger une véritable révolution, que pourrait-il en être soixante ans plus tard dans des pays comme la Russie ?

Trotsky ajoute à cette objection trois considérations d’ordre structurel :

  • Il souligne tout d’abord que dans un pays comme la Russie, en raison du poids du capital étranger, le prolétariat a tendance à être proportionnellement plus fort que la bourgeoisie nationale, même en étant numériquement minoritaire, et que la bourgeoisie nationale, consciente de ces rapports de force, craint comme la peste une révolution, même simplement démocratique-radicale.
  • Deuxièmement, il souligne qu’il est impossible de faire un distinguo, en raison des changements advenus dans le système économique, entre grands propriétaires terriens (survivance du passé féodal) et industriels « nationaux », et que par conséquent une réforme agraire radicale porterait un coup direct à la bourgeoisie « nationale », la rendant encore plus incapable de jouer le rôle des jacobins pendant la révolution française de 1789 par exemple.
  • Troisièmement, Léon Trotsky explique qu’il est tout à fait improbable que dans le cadre de la configuration du système impérialiste de l’époque, de la « mondialisation » du début du XX° siècle, il puisse y avoir un quelconque espace de développement « capitaliste » pour des pays comme la Russie qui ont été maintenu dans un état de sous-développement, ou pour être plus précis et reprendre l’expression de Trotsky, dans un état de développement « inégal et combiné », par le capital étranger [3].

La position de Lénine jusqu’en avril 1917

Lénine, qui dirige l’aile bolchévique du POSDR, est en désaccord avec la troisième objection. Il en découle une conséquence politique importante : certes, selon Lénine, il faut remplacer, dans le processus révolutionnaire en Russie, la bourgeoisie par le prolétariat, mais il faut le faire en structurant une alliance avec les partis représentant la classe paysanne, et il est impossible de « sauter l’étape capitaliste ».

Le type de gouvernement et d’alliance qui doit mener à bien le développement du pays est totalement différent de celui que défend Léon Trotsky. Pour Lénine, la social-démocratie doit lutter pour l’établissement d’une « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » qui assurera le pouvoir politique mais développera le capitalisme en Russie. Dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905), Lénine souligne que « les marxistes sont absolument convaincus du caractère bourgeois de la révolution russe. Qu’est ce à dire ? C’est que les transformations démocratiques du régime politique, et puis les formations sociales et économiques dont la Russie éprouve la nécessité, loin d’impliquer par elles-mêmes l’ébranlement du capitalisme, l’ébranlement de la domination de la bourgeoisie, au contraire déblayeront véritablement, pour la première fois, la voie d’un développement large et rapide (…) du capitalisme en Russie ; pour la première fois elles rendront possible dans ce pays la domination de la bourgeoisie comme classe [4].

Première thèse de la Théorie de la révolution permanente : la transcroissance de la révolution démocratique en révolution socialiste et le rôle de la classe ouvrière comme sujet hégémonique

Trotsky va batailler théoriquement d’abord, puis finir par convaincre politiquement Lénine qui se range à ses positions à partir d’avril 1917, que la paysannerie (comme toute classe intermédiaire) est incapable de jouer un rôle indépendant au cours d’un processus révolutionnaire. En ce sens, faire alliance avec les partis sensés la représenter revient à retomber dans le piège du bloc avec la bourgeoisie libérale des menchéviks. Les deux dirigeants bolchéviks tombent par ailleurs d’accord sur le fait que la classe ouvrière a la capacité et le devoir de conquérir l’hégémonie sur l’ensemble des couches opprimées et exploitées, de centraliser le soulèvement sous sa propre direction pour assurer, par son propre gouvernement, le début du processus de transformation socialiste.

C’est cette logique qui va finir par prédominer après les publications des thèses d’avril de Lénine et qui va assurer la victoire d’Octobre, non sans frictions avec toute une partie des vieux bolchéviks (Kaménev, Zinoviev, et également Staline) [5].

En Russie, et plus largement dans les pays périphériques, il n’y a donc pas de découpement en étapes possible dans la victoire de la révolution, qui doit passer sans interruption des tâches traditionnelles des révolutions démocratiques bourgeoises aux tâches clefs de la révolution socialiste, sous la direction du prolétariat, auto-organisé (en l’occurrence en soviets en Russie), et sous l’impulsion du parti révolutionnaire.

C’est la première des trois thèses de la théorie de la révolution permanente que Léon Trotsky formule dès 1905-1906, corroborée par la suite en 1917, thèses qui, comme il le souligne en 1929, ont « dépassé le domaine des souvenirs des vieilles divergences entre marxistes russes » et posent « la question du caractère, des liens internes et des méthodes de la révolution internationale en général » [6].

II) Les processus révolutionnaires dans le monde arabe, un premier bilan [7]

Ce que nous avons abordé jusqu’à présent sort, et depuis longtemps, du cadre d’une vieille polémique entre marxistes russes. Il s’agit d’une discussion centrale pour penser, à échelle internationale, pour les pays périphériques mais pas seulement, la révolution.

C’est-là une bonne raison pour faire un bond dans l’histoire et la géographie, « sauter quelques étapes » comme dirait Trotsky, et s’intéresser de plus prés aux processus révolutionnaire dans le monde arabe.

La première conclusion à laquelle arrive l’ancien dirigeant de l’armée rouge, sur le rôle de la classe ouvrière comme force hégémonique pour faire triompher intégralement la révolution, nous permet de lire différemment, en creux, le caractère inégal des processus révolutionnaires en cours dans le monde arabe, à savoir

  • Pourquoi dans certains pays, le processus est encore largement ouvert, alors que dans d’autres il a été écrasé, temporairement du moins
  • Pourquoi aucune force bourgeoise, qu’elle soit ou non laïque d’ailleurs, pas plus Ennahda que Mohamed Morsi, les progressistes tunisiens (Marzouki comme Ettajdid) que les nasseristes égyptiens, ne sont capable de mener à bien ne serait-ce qu’une portion minimale du programme de la révolution démocratique.

Révoltes, processus révolutionnaires et révolutions : une question de classe

Les masses du Sud de la Méditerranée ont exprimé leur refus de continuer à vivre tel qu’elles l’avaient fait jusqu’à présent alors que leurs gouvernants despotiques ne réussissent plus à régner et à s’imposer comme avant. Le processus, révolutionnaire de ce point de vue, est loin d’avoir été stabilisé à échelle régionale, quels que soient les efforts déployés par l’impérialisme et les différentes bourgeoisies nationales pour mettre un terme au « printemps arabe », nous y reviendrons.

Mais ce qui fait la différence, entre l’évolution et la situation des différents pays, c’est bien une « question de classe », à savoir le rôle, même limité et subordonné, qu’ont pu jouer ou non, et que continuent à jouer, ou non, le monde du travail et le mouvement ouvrier dans les différents processus.

En Tunisie comme en Egypte c’est l’entrée en scène du salariat qui a commencé à faire basculer la donne. C’est le passage de la protestation de masses à des débuts de grève, localisées ou à portée nationale qui a précipité la situation, c’est-à-dire lorsque les travailleurs ont commencé à se profiler en tant que sujet déterminé et tendanciellement indépendant.

Si l’on se réfère à la région au sens très large du terme et au dernier processus révolutionnaire généralisé, en l’occurrence en Iran en 1978-1979, c’est le même phénomène qui se produit. Ce n’est que lorsque le mouvement ouvrier commence à s’organiser (voire même à s’auto-organiser en shuras, en conseils), et à entrer en mouvement, en paralysant le pays, notamment l’industrie du pétrole, qu’en l’espace de deux mois, la monarchie est renversée, là où des années de lutte armée depuis 1971, et des mois de manifestations, affrontant la police et l’armée d’un régime appuyé par l’impérialisme US, avaient été d’un courage extrême, mais parfaitement impuissantes.

Le sort de Ben Ali est scellé quand un début de grève générale commence à s’installer dans l’horizon national à partir du 12 janvier 2011 (avec l’appel national à la grève de la direction bureaucratique de l’UGTT pour le 14 succédant aux grèves sur le bassin minier de Gafsa-Redeyef et aux débrayages à Sfax).

Pour ce qui est de l’Egypte, en février, c’est encore la tendance à la grève générale qui amène l’armée, qui s’est installée en arbitre vigilant, à pousser Moubarak vers la sortie avant que la situation ne devienne insurrectionnelle sur l’ensemble du territoire. Cette tendance à la grève générale politique est portée par les secteurs combatifs du prolétariat égyptien, qui a fourbi ses armes entre 2006 et 2008, notamment en Basse-Egypte, dans la zone textile du delta du Nil (le cas de El-Mahalla El Koubra est assez emblématique), mais la grève est également portée par les travailleurs de la zone du canal (Port Saïd et Suez), ou de la grande banlieue du Caire (dans le cas des métallos de Helman et des travailleurs du transport et du rail).

C’est cette tendance à l’entrée en action dangereusement autonome de la classe ouvrière qui a fait cruellement défaut dans d’autres pays (même si le salariat a parfois joué un rôle actif quoique périphérique dans les mobilisations, que ce soit en Jordanie, à Oman, au Yémen ou au Bahreïn).

C’est encore de cette absence de dynamique ouvrière dont a tiré profit l’étau contre-révolutionnaire qui a enserré le processus libyen, avec d’un côté la dictature de Kadhafi et de l’autre l’agression impérialiste et ses alliés du Conseil National de Transition (CNT), partisans du pogrom en règle contre les travailleurs africains, à Benghazi comme à Tripoli, empêchant toute constitution d’une alliance entre la jeunesse et les travailleurs [8].

C’est également cette absence qui fait aujourd’hui le terreau de la dérive vers la guerre confessionnelle et sectaire qui se joue en Syrie (avec des tendances identiques au Liban voisin). Un analyste libanais, Georges Corm (qui est loin d’être marxiste), souligne d’ailleurs ce danger fondamental : rien de mieux, dit-il, « pour faire dérailler les mouvements populaires, [que de] susciter et solliciter des régionalismes et tribalismes, voire aussi le communautarisme entre sunnites et chiites ou chrétiens et musulmans. Pour ceux qui connaissent les sociétés arabes, ces tendances centrifuges sont plus le résultat des malaises dus à un développement économique et social inégal qu’à des oppositions identitaires irréductibles de nature anthropologique et essentialiste » [9].

Ni révoltes ni révolution, un processus révolutionnaire au sein duquel le monde du travail et les révolutionnaires doivent maintenir leur indépendance

C’est en ce sens que les processus arabes sont beaucoup plus que de simples révoltes comme l’ont conclu certains à l’extrême gauche, à l’exemple de LO, réduisant ces mouvements au déplacement des autocrates au pouvoir et à leur remplacement par un des piliers du régime (les Forces Armées, en l’occurrence le SCAF en Egypte) ou une autre fraction de la bourgeoisie, en Tunisie [10].

Mais il est vrai qu’on ne peut pas non plus parler de révolution, même là où des dictateurs ont été renversés, dans la mesure où les bases mêmes des régimes en place ont été au mieux secouées et écornées, mais en aucun cas abattues. Parler de « révolution tunisienne » ou de « révolution égyptienne » tout court ne servirait qu’à dissocier plusieurs phases qu’auraient à parcourir la jeunesse et le monde du travail, avec un premier moment démocratique et un second temps directement social, alors que pour triompher ces deux phases sont parfaitement indissociées, comme on l’a vu tout à l’heure.

C’est justement la séparation du processus révolutionnaire en deux étapes qui permet à la gauche réformiste, notamment aux héritiers des diverses fractions staliniennes ou maoïstes ou aux nationalistes radicaux, de légitimer un appui plus ou moins organique aux fronts politiques de la bourgeoisie libérale ou de la petite-bourgeoisie qui sont nés dans la foulée des renversements des dictateurs. On songera au Front du 14 janvier en Tunisie, ou aux différents blocs libéraux qui se sont présenté aux élections en Egypte, auxquels ont participé notamment les fractions du Tagammu et même une partie de la gauche radicale égyptienne de matrice trotskyste.

Le raisonnement qui permet de légitimer ces soutiens plonge ces racines dans le vieux débat que nous avons abordé en première partie, comme s’il était possible dans un premier temps de renforcer une phase « démocratique » de la révolution pour par la suite préparer la victoire de la « justice sociale ». Ces alliances transclassistes sont en fait des freins au développement des processus révolutionnaires, et non pas des étapes tactiques pour aider au développement de la situation.

Multitudes, exode, absence d’hypothèse stratégique. La crise de la pensée de gauche au contact du printemps arabe et l’actualité de la théorie de la révolution permanente.

Depuis plus d’un quart de siècle, avec la victoire de la contre-révolution islamique en Iran, l’idéologie dominante en Occident renvoyait l’image d’un monde arabo-musulman plongé dans une grande prostration, incapable de la moindre réforme, si ce n’est avec l’aide de George Bush et de ses alliés. Avec une grande condescendance néo-coloniale mêlée d’islamophobie, on voulait faire croire les peuples arabo-musulmans étaient incapables de réactions, si ce n’est au nom de l’Islam, cette religion jugée plus médiévale et passéiste que les autres. Mais l’irruption des femmes du peuple, voilées ou non, affrontant la police, des travailleurs, brandissant des pancartes sur lesquels ils avaient écrit leur haine du régime et leur volonté de dignité, de jeunes étudiants qu’on aurait pu croiser sur n’importe quel campus européen, voilà qui a révolutionné l’imaginaire politique depuis bientôt deux ans.

Mais les processus révolutionnaires arabes ont permis également de faire place nette par rapport à différentes pseudo-théories politiques actuelles.

Les Negri, Hardt et Holloway, avaient voulu nous faire croire que nous étions entrés dans l’ère de « l’Empire », des « multitudes » et de « l’exode » et que désormais il était possible de « changer le monde sans prendre le pouvoir ». Les guerres contre l’Afghanistan et l’Irak se sont chargé de démontrer que « l’Empire » est loin d’être une structure globale sans centre de décision et que l’impérialisme continue à exister bel et bien. Dans un second temps, par leur force, les processus révolutionnaires arabes ont démontré que l’action de masse, et le monde du travail, quand il entre en mouvement, sont encore aujourd’hui le moteur de l’Histoire.

L’excès politique inverse a consisté à mettre en exergue l’irruption puissante des masses au cours du printemps arabe comme facteur politique décisif. C’est notamment ce sur quoi a pu insister, dans notre parti, Olivier Besancenot en soulignant à la suite de ses voyages en Tunisie et en Egypte il avait vu « que les révolutions n’avaient pas besoin de leader, de substitut ou d’avant-garde autoproclamée. Que le peuple fait bien irruption sur la scène politique et que c’est justement pour cela que nous militons » [11]. Cette vision réfute les deux conditions essentielles à la victoire d’une véritable révolution : d’une part l’existence d’organes d’auto-organisation, qu’on les appellent soviets, shuras ou comités, basés sur la liberté de tendances ouvrières, et de l’autre la nécessité d’un parti révolutionnaire, enraciné dans la classe, qui permette que l’énergie et la spontanéité des masses ne s’essoufflent pas en une myriade de combats partiels.

On a pu entendre, y compris à l’extrême gauche, que depuis les années 1990 il serait impossible de savoir de quoi seraient faites les révolutions du XXI° siècle, car le cycle politique ouvert en 1917 se serait refermé. Il serait par conséquent nécessaire de s’abstenir de toute hypothèse stratégique. Contredisant cette position politique transformée en lieu-commun, les processus révolutionnaires arabes montrent à l’inverse toute l’actualité de la théorie de la révolution permanente.

En raison de l’existence de ressources naturelles centrales, à commencer par les hydrocarbures, en raison aussi de l’existence de l’Etat d’Israël, la pression de l’impérialisme sur la région au sens large est immense. Cette mainmise s’est appuyée jusqu’il y a peu sur l’existence de régimes autoritaires ou de véritables dictatures contre lesquels les masses arabes ont commencé à se soulever au nom de la liberté, de la démocratie et de la justice sociale. Cette démocratie cependant ne sera rien si elle n’est pas en mesure de résoudre les problèmes structurels de ces pays. Dans le « meilleur » des cas, de simples démocraties bourgeoises post-dictatoriales ne seraient rien d’autre qu’une version parlementaire et légèrement plus libérale des régimes contre lesquels les masses se sont insurgé et continuent à se battre. C’est d’ailleurs ce qu’a en tête l’impérialisme lorsqu’il parle de « transition démocratique ».

C’est en ce sens que la lutte pour une démocratie véritable est intrinsèquement liée à la recherche d’une solution structurelle aux problèmes sociaux que subissent les classes populaires de la région et ne peut se concevoir sans rompre avec la tutelle impérialiste et le capital étranger. Toute tentative de séparer les trois aspects du processus révolutionnaire, en luttant dans un premier temps pour un changement de régime et par la suite pour un changement social ou encore s’associer à l’impérialisme au nom de la lutte contre la dictature ne peut mener qu’à une impasse. Le cas libyen est là pour en témoigner.

La logique du processus confirme et rend plus actuels que jamais les postulats de la théorie de la révolution permanente. Comme on peut le lire dans la thèse n°4, « quelles que soient les premières étapes épisodiques de la révolution dans les différents pays, l’alliance révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie [et des pauvres des grandes villes, NdR] n’est concevable que sous la direction politique de l’avant-garde prolétarienne organisée en parti communiste. Ce qui signifie à son tour que la victoire de la révolution démocratique n’est concevable qu’au moyen de la dictature du prolétariat qui s’appuie sur son alliance avec la paysannerie et résout, en premier lieu, les tâches de la révolution démocratique » [12]. En ce sens, « la dictature du prolétariat qui a pris le pouvoir comme force dirigeante de la révolution démocratique est inévitablement et très rapidement placée devant des tâches qui la forceront à faire des incursions profondes dans le droit de propriété bourgeois. La révolution démocratique, au cours de son développement, se transforme directement en révolution socialiste et devient ainsi une révolution permanente » [13].

III) Le caractère permanent du processus révolutionnaire et le lien entre centre et périphérie

Révolution... et contre-révolution.

En dépit du fait que dans les processus arabes actuels les tendances à l’auto-organisation sont relativement faibles, en dépit de l’absence d’organisations communistes révolutionnaires consistantes, les impérialistes et les bourgeoisies nationales n’en sont pas moins pressés depuis presque deux ans maintenant de refermer la parenthèse, d’empêcher le processus de se développer et de mûrir. C’est en ce sens que s’expriment les principales tendances à la contre-révolution, qui se manifestent schématiquement sous quatre formes.

Là où le pouvoir a été grièvement touché comme en Egypte ou en Tunisie on propose une « transition démocratique » qui n’est rien d’autre qu’une contre- évolution sous enveloppe démocratique. Cela a déjà été orchestré en Europe du Sud dans les années 1970 (Etat espagnol, Portugal et Grèce) et en Amérique latine, à la suite de la chute des dictatures dans les années 1980. Par delà les différences, pays par pays, le succès pour les impérialistes a été significatif. Les « démocraties pour les riches » ont été les principaux vecteurs de l’application impitoyable des plans d’ajustement néolibéraux de la fin des années 1980 et des années 1990 [14] .

Lorsque ces concessions ne sont pas suffisantes et que le niveau concomitant de répression exercé contre le mouvement n’est plus effectif, les gouvernements en place ont jusqu’à présent opté pour des choix plus radicaux. Le premier consiste à faire prendre en charge la violence contre-révolutionnaire par l’intervention des alliés locaux de l’impérialisme. C’est ce que l’on a vu avec l’envoi des troupes du Conseil de Coopération du Golfe au Bahreïn à partir du 13 mars 2011, sorte de mauvais remake de l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie en 1968, mais tout aussi contre-révolutionnaire.

L’autre tentative consiste à jouer sur la faiblesse politique du mouvement et sur l’absence d’insubordination ouvrière afin de jouer la carte de la guerre civile en draguant la situation vers le bas sur une base clanique ou confessionnelle.

La dernière option est celle de l’intervention, directe ou non, de l’impérialisme, se retournant au besoin contre ses anciens alliés (en l’occurrence Kadhafi et Assad) lorsqu’ils ne font plus du tout l’affaire pour stabiliser la situation [15].

Dans tous les cas, le résultat de la lutte ouverte, à plusieurs niveaux, entre les forces de la révolution et la contre-révolution dans le monde arabe a un impact décisif non seulement au niveau régional mais également dans les rapports entre les pays centraux, et aussi sur le rapport de forces internes entre les classes que nous vivons au sein même des pays impérialistes, à commencer par la France. Un peu à l’image de ce que disait Trotsky en 1919 : que « la route [de la révolution pour] Paris et Londres passe par les villes d’Afghanistan, du Penjab et du Bengale »...ou de Tunis, Alger, Le Caire ou Mansoura [16].

La Théorie de la révolution permanente en creux : « La révolution internationale est une chaine non continue de révolutions nationales, chacune nourrissant les autres de ses succès et, en retour, souffrant de leurs échecs »

Contre les théorisations staliniennes du socialisme dans un seul pays qui n’opposent pas seulement « d’une façon mécanique la révolution démocratique à la révolution socialiste (…) mais (…) détache aussi la révolution nationale de la révolution internationale », le troisième aspect de la TRP que développe Trotsky est lié au caractère organique du processus révolutionnaire, « la révolution socialiste [commençant] sur le terrain national, se [développant] sur l’arène internationale et s’[achevant] sur l’arène mondiale » [17]. A rebours, on pourrait aussi dire que la contre-révolution obéit, en raison du caractère de l’époque que l’on vit, à une logique permanentiste. « La révolution internationale, écrit Trotsky en 1924, (…) est une chaine (…) non continue de révolutions nationales, chacune nourrissant les autres de ses succès et, en retour, souffrant de leurs échecs » [18].

Si l’on relie ceci à l’Hexagone, on peut dire que tout recul ou avancée de l’impérialisme en général et du « nôtre » en particulier modifie en dernière instance les rapports de forces internes au niveau intérieur et renforce, ou non, les positions de notre classe. C’est la raison pour laquelle le mouvement ouvrier en général et l’extrême gauche en particulier ne peut ni ne doit se situer dans le camp de « la République » mais en revanche se situer résolument, sans renoncer à son programme et à son orientation, dans le camp des forces qui entament et remettent en cause la mainmise l’impérialisme français.

La question de la défaite de « notre » impérialisme pour renforcer les positions de notre classe

Hollande a certes décidé d’anticiper le retrait des troupes combattantes d’Afghanistan, mais il est loin d’avoir renoncé à l’hyperactivité militaire française de son prédécesseur. Aujourd’hui, en plus des troupes déployées sur quatre théâtres d’opérations, (Afghanistan, Liban, Djibouti et bandeau sahélien), se pose la question de l’intervention, directe ou en sous-main, au Nord-Mali et en Syrie. La politique extérieure agressive de l’Elysée (qui redéfinit au passage ses rapports avec ses partenaires et rivaux impérialistes (Berlin, Rome ou Londres), répond à une nécessité stratégique. La bourgeoisie française sait que son sort est lié, aujourd’hui plus que jamais, au pillage méthodique et systématique de son arrière-cour semi-coloniale et à l’élargissement de cette dernière. Il lui faut, à cette bourgeoisie, si elle veut enrayer son déclin, non seulement son « choc de productivité » réclamé à cors et à cris par le Médef, mais également se repositionner sur l’échiquier international. La bourgeoisie et son gouvernement mènent à l’extérieur des frontières, de façon encore plus violente souvent, la même logique d’offensive radicale qu’elles dirigent sur le plan intérieur contre les travailleurs et les classes populaires.

La question de la construction d’un front d’opposition à cette politique extérieure agressive ne tient donc pas de la simple obligation de solidarité internationaliste mais à une nécessité de s’opposer ici-même à l’offensive bourgeoise. Cela veut dire combattre, politiquement et dans la pratique, pour la défaite de notre impérialisme et sa marginalisation politique chaque fois qu’il est attaqué ou remis en question, sur un plan économique, politique ou militaire. C’est la meilleure arme pour soutenir les processus arabes, pour renforcer une position de classe, la position de ceux qui défendent une perspective communiste révolutionnaire sur place, contre la confusion interclassiste qui fait les choux gras des forces islamistes bourgeoises qui ont pour l’instant le vent en poupe.

C’est une des leçons centrales défendues à l’époque de la Seconnde Internationale par l’ensemble des marxistes révolutionnaires [19], et par la suite, par la III° Internationale pendant ses quatre premiers Congrès. Cette leçon, l’intégration des directions du mouvement ouvrier à l’appareil bourgeois l’a occulté. Le problème, c’est qu’aujourd’hui même l’extrême gauche semble avoir oublié cet élément décisif pour l’orientation des révolutionnaires dans les pays impérialistes.

« Le développement de l’influence des idées socialistes et communistes, écrit Trotsky en 1924, alors que les PC dans les pays d’Orient ou en Inde sont encore très jeunes, l’émancipation des masses laborieuses des colonies [et aujourd’hui des semi-colonies], l’affaiblissement des partis nationalistes [ou qui aujourd’hui défendent de façon démagogique la « révolution » alors qu’ils travaillent à la restauration de l’ordre bourgeois et de la stabilité] peuvent être assurés non pas tant par le rôle du noyau communiste [local] que par la lutte révolutionnaire du prolétariat des centres métropolitains pour l’émancipation des colonies. C’est seulement de cette façon que le prolétariat des centres métropolitains démontrera aux colonies qu’il existe deux nations européennes, l’une oppresseur, l’autre amie ; c’est la seule façon pour le prolétariat de donner l’impulsion aux colonies qui renversera la structure de l’impérialisme et de rendre par là un service révolutionnaire à la cause prolétarienne (…) Par rapport à cela, poursuit Trotsky, le prolétariat européen, en particulier celui de la France et de la Grande-Bretagne, en fait beaucoup trop peu » [20] .

Au cours des années 1930, face à stalinisation de l’Internationale Communiste (qui devient un appendice de la diplomatie de Moscou), le mouvement pour la IVe Internationale reprend et illustre, en fonction des principaux événements mettant aux prises les semi-colonies et l’impérialisme, une analyse semblable, en la défendant également dans la pratique. C’est le cas des positions défendues par les trotskystes italiens pendant l’agression contre l’Ethiopie en 1935, mais également celles que développent les trotskystes latino-américains dans le cadre des gouvernements nationalistes (ou « bonapartistes sui generis », pour reprendre la terminologie), face aux pressions exercées par l’impérialisme dominant encore à l’époque, quoiqu’en déclin, la Grande-Bretagne.

« Je prendrai l’exemple, dit Trotsky dans une interview qu’il donne depuis son exil mexicain en septembre 1938, à la veille de la guerre, le plus simple et le plus évident. Il règne aujourd’hui au Brésil un régime semi-fasciste qu’aucun révolutionnaire ne peut considérer sans haine. Supposons cependant que, demain, l’Angleterre entre dans un conflit militaire avec le Brésil. Je vous le demande : de quel côté sera la classe ouvrière ? Je répondrai pour ma part que, dans ce cas, je serai du côté du Brésil ‘fasciste’ contre l’Angleterre ‘démocratique’. Pourquoi ? Parce que, dans le conflit qui les opposerait, ce n’est pas de démocratie ou de fascisme qu’il s’agirait. Si l’Angleterre gagnait, elle installerait à Rio de Janeiro un autre fasciste, et enchaînerait doublement le Brésil. Si au contraire le Brésil l’emportait, cela pourrait donner un élan considérable à la conscience démocratique et nationale de ce pays et conduire au renversement de la dictature de Vargas [21]. La défaite de l’Angleterre porterait en même temps un coup à l’impérialisme britannique et donnerait un élan au mouvement révolutionnaire du prolétariat anglais. Réellement, il faut n’avoir rien dans la tête pour réduire les antagonismes mondiaux et les conflits militaires à la lutte entre fascisme et démocratie. Il faut apprendre à distinguer sous tous leurs masques les exploiteurs, les esclavagistes et les voleurs ! » [22] .

Alors que les grandes manœuvres se multiplient et que la presse occidentale, comme le Financial Times, conseille à qui veut bien l’entendre, qu’il va bien falloir finir par intervenir en Syrie, il est du devoir politique des révolutionnaires et de l’extrême gauche de dénoncer et si possible de s’opposer à une telle perspective. Le gouvernement français et les autres gouvernements bourgeois n’apportent et n’apporteront aucun soutien aux processus révolutionnaires et leurs interventions hypocrites ne servent qu’à prendre le contrôle des soulèvements pour mieux les contrôler, voire les briser quand c’est nécessaire pour leurs intérêts. L’impérialisme n’intervient jamais, directement ou indirectement, de façon humanitaire ou non, pour défendre la liberté des peuples, construire des écoles, pas plus en Syrie, au Nord-Mali qu’ailleurs. Pire encore : toute avancée de l’impérialisme et de ses laquais sur place ne peut que faire peser une plus grande menace sur la Tunisie et l’Egypte ainsi que les pays où le mouvement a connu un repli ponctuel. Toute avancée de l’impérialisme ne peut qu’entraver ici notre capacité à nous opposer à l’offensive en règle du gouvernement, de la bourgeoisie et du patronat contre nos conditions de vie et de travail. Mais l’inverse est également de mise.

En guise de conclusion : sur le chemin des années 1960…

Dans les années 1960, l’affaiblissement de l’impérialisme à travers les processus de libération nationale, mais aussi l’opposition aux guerres coloniales et à l’agression contre le Vietnam ont présidé à la structuration de franges importantes du mouvement ouvrier et populaire qui à partir de 1968 ont été les protagonistes centraux de la poussée révolutionnaire, en rompant avec leurs appareils traditionnels (sociaux-démocrates, staliniens ou nationalistes-bourgeois). Cela a valu pour l’Hexagone mais également pour les pays du Sud, car le Sénégal comme la Tunisie, le Maroc ou l’Algérie, pour ne prendre que quelques exemples, ont connu aussi, à quelques années de distance, leur propre mai 68, contre des régimes issus des luttes d’indépendance et qui avaient été incapables de porter jusqu’au bout et de façon conséquente les promesses d’émancipation nationale et sociale. C’est ça aussi la logique sous-jacente du caractère permanentiste de l’époque que nous vivons, même lorsque cette logique semble entravée ou brisée.

Le printemps arabe, dans un contexte de crise aiguë, pourrait jouer le même rôle de détonateur. Le vent du printemps arabe a traversé la Méditerranée : la jeunesse de l’Etat espagnol et de Grèce nous l’ont montré. Dans les maillons faibles de la chaîne impérialiste il est fascinant de constater comment par-delà les différences structurelles entre les pays, semi-coloniaux d’un côté, impérialistes ou dépendants de l’autre, par-delà la différence des régimes auxquels les jeunes et les travailleurs font face, le cri qui domine dans les manifestations, place Tahrir, avenue Bourguiba, Place Syntagma ou Place du Bélem à Lisbonne, combien ce cri est semblable sur les deux rives de la Méditerranée.

Se préparer à ce que ce vent souffle plus fort encore, à ce que la bourgeoisie soit obligée de redoubler ses attaques et que cela entraîne des résistances qui pourraient être plus violentes et supérieures à celles auxquelles nous avons été habituées depuis 1995 [et dont l’automne français de 2010 n’a été qu’un avant-goût], voilà le sens du combat communiste, révolutionnaire et internationaliste qu’il nous faut mener, en renouant avec les idées de Léon Trotsky.

30/10/12

[1] Voir J. Al-Mukhtar, « Ramy Essam, la bande originale de la révolution », 25/01/12 http://www.ccr4.org/Ramy-Essam-la-b...

[2] Le PTT est même en-deçà de cette position aujourd’hui, puisqu’il se trouve à la tête d’un « Front Populaire », formé en octobre 2012. Hammami, son dirigeant, qui rejette toute entrée du FP dans le gouvernement dominé par Ennahda, en appelle à la formation d’un « gouvernement de crise, avec neutralité des ministères de souveraineté (…) [afin de trouver une solution] à la bipolarisation Ennahda-Nidaa Tounes et la violence politique ». Voir ses déclarations du 23/10/12 sur Express FM, http://www.tunisienumerique.com/ham...

[3] « L’inégalité de rythme, qui est la loi la plus générale du processus historique, se manifeste avec le plus de vigueur et de complexité dans les destinées des pays arriérés. Sous le fouet des nécessités extérieures, la vie retardataire est contrainte d’avancer par bonds. De cette loi universelle d’inégalité des rythmes découle une autre loi que, faute d’une appellation plus appropriée, l’on peut dénommer loi du développement combiné, dans le sens du rapprochement de diverses étapes, de la combinaison de phases distinctes, de l’amalgame de formes archaïques avec les plus modernes ». Voir L. Trotsky, Histoire de la Révolution russe (1929-31), Seuil, Paris, 1974, p.41-42.

[4] V Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905), http://www.marxists.org/francais/le...

[5] « [Ces dirigeants bolcheviques], écrit Trotsky dans Leçons d’Octobre (1924) au sujet de Kamenev et Zinoviev, se distinguaient des mencheviks et des Socialistes Révolutionnaires en ce qu’ils s’efforçaient de pousser le plus possible à gauche la révolution démocratique. Mais, au fond, leur méthode était la même : elle consistait à exercer sur la bourgeoisie une pression qui ne sortît pas du cadre du régime démocratique. Si cette politique avait triomphé, le développement de la révolution se serait effectué en dehors de notre parti, et nous aurions en fin de compte eu une insurrection des masses ouvrières et paysannes non dirigée par le parti, en d’autres termes, des journées de Juillet sur une vaste échelle, c’est-à-dire une catastrophe ». Cité par P. Broué, Trotsky, Fayard, Paris, 2002, p.444.

[6] L. Trotsky, La Révolution Permanente (1929), Ed° de Minuit, Paris, 2007, p.124.

[7] Nous renvoyons notamment à « Quatorze thèses sur le printemps arabe », 04/06/11, http://www.ccr4.org/Quatorze-theses...

[8] Voir notamment JP Clech, « L’extrême gauche et la guerre en Libye : chronique d’une démission scandaleuse », 15/09/12, http://www.ccr4.org/Chronique-d-une...

[9] G. Corm, « L’unité retrouvée des peuples arabes », Le Monde diplomatique n°685, avril 2011.

[10] Les titres des trois articles de la revue d’analyse politique de Lutte Ouvrière, Lutte de Classe, de mars 2011 consacrés au printemps arabe sont en ce sens assez représentatif du positionnement de LO : « La vague de contestations dans les pays arabes », « Tunisie. La révolte confrontée à un pouvoir qui louvoie mais de disparaît pas » et « « Egypte. Moubarak parti, la hiérarchie militaire reste au pouvoir ».

[11] Médiapart, 07/11/2011.

[12] L. Trotsky, La Révolution Permanente, op. cit., p.124.

[13] Ibid.

[14] Dans d’autres pays, là où le mouvement a été moins intense ou en état de reflux, les régimes ont dû proposer une série de mesures combinant d’une part des concessions économiques et sociales, importantes parfois au regard de la situation antérieure (Oman par exemple, Algérie dans un autre ordre d’idées), et des réformes politiques ou institutionnelles cosmétiques des régimes en place (à l’image de la « mue » partielle de la monarchie dictatoriale marocaine par exemple et sa volonté de canalisation électorale par le biais des islamistes du ras-le-bol populaire).

[15] Voir notamment JP. Clech, « La Syrie prise en étau entre la brutalité du régime baasiste et la menace d’intervention impérialiste », 29/03/12, http://www.ccr4.org/Seuls-les-trava...

[16] Cité par E. Mandel, La pensée politique de Léon Trotsky (1980), La Découverte, Paris, 2003, p.122.

[17] L. Trotsky, La Révolution Permanente, op. cit., p.124.

[18] Cité par E. Mandel, La pensée politique de Léon Trotsky, op. cit., p.38.

[19] C’est ce que soulignait déjà Lénine, en prenant le cas des guerres « justes » ou « défensives » en 1915 : « Par exemple, si demain le Maroc déclarait la guerre à la France, l’Inde à l’Angleterre, la Perse ou la Chine à la Russie, etc., ce seraient des guerres “ justes ”, “ défensives ”, quel que soitcelui qui commence, et tout socialiste appellerait de ses vœux la victoire des Etats opprimés , dépendants, lésés dans leurs droits, sur les “ grandes ” puissances oppressives, esclavagistes, spoliatrices ». V. Lénine, « Le socialisme et la guerre. L’attitude du POSDR à l’égard de la guerre », juillet-août 1915, http://www.marxists.org/francais/le...

[20] Cité par E. Mandel, op. cit., p.124.

[21] Getulio Vargas (1883-1954) était président du Brésil depuis 1930 et en 1935, son coup avait mis hors la loi la plupart des organisations ouvrières : son Estado Novo (Etat nouveau) avait des colorations fascistes.

[22] L. Trotsky, « la lutte impérialiste. Un entretien avec Mateo Fossa », 23/09/1938, http://www.marxists.org/francais/tr...

Sur ce point [la question des pressions impérialistes et des agressions contre des semi-colonies à la veille de la Seconde Guerre mondiale, [Trotsky] est extrêmement net, souligne Pierre Broué. La distinction doit être opérée entre pays oppresseurs et peuples opprimés. Dans la guerre d’agression lancée en 1935 contre l’Ethiopie du Négus Hailé Sélassié, les révolutionnaires [doivent être dans le camp militaire du] régime médiéval d’Ethiopie contre l’Italie impérialiste, tout en condamnant les « sanctions » prises par les autres impérialismes. Ils devraient, de même se situer au côté d’un Brésil, même ‘fascisant’, contre une Grande-Bretagne, impérialisme ‘démocratique’ ». P. Broué, Trotsky, op.cit., p.913.

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