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Nevada, essais nucléaires : La guerre nucléaire secrète

mercredi 31 octobre 2012
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American Ground Zero - Carole Gallagher

Extrait de American Ground Zero - La guerre nucléaire secrète de Carole Gallagher, 1993. Ce livre paru aux Etats-Unis a été traduit en français à l’initiative de deux membres d’un groupe antinucléaire parisien (aujourd’hui disparu). Il fut proposé à divers éditeurs, grands, comme petits. Tous ont renoncé à le publier, essentiellement semble t-il pour des raisons financières. C’est pourquoi ce livre est maintenant diffusé en PDF sur Internet.

GLENNA ORTON, janvier 1984 et décembre 1991, Parowan, Utah.

La maison dans laquelle j’ai grandi était une vieille maison en pisé, l’une des cinq premières maisons en pisé de Parowan. C’est la ville mère de tout le sud de l’Utah, la première colonie au sud de Provo. Sept jeunes de chez nous sont morts de leucémie en deux ans, vers 1957. Avant cette époque nous n’avions jamais entendu parler d’un cas de décès par leucémie. Je pense que c’est à ce moment-là que les gens ont commencé à redouter que les radiations soient à l’origine de nos problèmes. Nous sommes une petite communauté familiale et des gens confiants. Nous faisions confiance au gouvernement. C’est ce qui fait mal maintenant : les gens sont furieux que le gouvernement leur ait menti. Sept enfants attardés sont nés à cette époque, c’était plus que ce que nous avions jamais connu dans la région et dans l’histoire de Parowan. (Dans ces villes minuscules du sud de l’Utah, ces enfants, appelés « notre rangée d’anges » par les Mormons, étaient placés au tout premier rang lors des réunions religieuses du dimanche.)

Il y avait des enfants avec des maladies osseuses. Nous étions aussi proches de la nature que possible. Chacun cultivait son jardin, faisait ses conserves, élevait ses bêtes, nous avions le lait de nos vaches, et des poulets. Nous mangions notre viande, nos fruits, tout ce qui pousse dans la terre, et cela nous contaminait à nouveau. Ces retombées qu’on respirait, on les mangeait. On nous disait constamment qu’il n’y avait pas de risque, qu’il n’y avait pas à s’inquiéter. Nous étions tous complètement fascinés en regardant les nuages roses, de gros nuages qui passaient au dessus des collines à l’ouest. Tout le monde faisait sortir les enfants des sous-sols où ils auraient été bien plus en sécurité, nous les emmenions voir ce spectacle merveilleux. Ils ne voulaient pas rater cette grande chose...

Le nuage lui-même était magnifique. Il s’élevait comme un gros champignon. Je pense qu’en ce qui concerne Dirty Harry, le vent s’est plus ou moins arrêté de souffler ; le nuage est resté suspendu pendant trois jours au-dessus des collines à l’ouest. On a continué à dire que nous ne risquions rien. On a amené des appareils de contrôle que l’on a confiés à plusieurs personnes. Quand les compteurs Geigers se sont affolés, certains d’entre nous ont cherché à contacter les autorités pour qu’elles viennent procéder à des examens, mais elles n’ont pas voulu. Ross Hewlett est mort tout de suite. On a écrit sur son certificat de décès qu’il s’agissait d’un empoisonnement par les radiations. Une de ses filles est morte du cancer et l’an dernier, on a enlevé un rein malade à une autre. Dirty Harry, le pire de tous les essais, laissa une pellicule salée sur les voitures, elles avaient toutes une petite teinte rose. Il y en avait sur tous les trottoirs. Au goût, j’aurais dit que c’était salé. Ils ont dit : « Lavez vos voitures, le niveau de radiations est un petit peu élevé ». Mon père a demandé : « Comment est-ce que je fais pour laver mes granges, mes animaux, mon matériel pour la ferme et mes champs ? »

Il y a eu 23 cas de cancers dans les trois pâtés de maisons où vivaient mon père et ma mère. Dans cette ville, il y a énormément de souffrance et de douleur. Il n’y a quasiment pas de famille qui n’ait été affectée d’une façon ou d’une autre. Si mon voisin d’en face a le cancer, c’est comme si ma famille l’avait. Dans une petite communauté comme celle-ci, beaucoup de gens sont à leur compte et ne peuvent pas se payer une assurance, c’est trop cher. Il perdent tout ce pourquoi ils ont travaillé toute leur vie.

Après les explosions, des plaques rouges apparaissaient sur les bras et les jambes de mon père. Il était à l’extérieur dans les champs. Cela le démangeait beaucoup. Ma mère avait sans cesse des nausées, elle avait des douleurs terribles, elle commençait à vomir et elle avait des diarrhées. Elle disait : « J’aimerais qu’ils arrêtent de déclencher ce maudit nuage ». Elle est morte à 51 ans. Mon père était un fermier et un éleveur de la vallée. C’est Brian Head qui menait ses moutons et ses vaches dans la montagne. Sa ferme était à l’ouest de la vallée ; là-bas il y avait quatre fermes de belle taille. Parmi toutes ces personnes, mon père, ma mère et mon frère ont eu un cancer, l’employé de papa aussi. Earl Bunn, qui avait d’autres fermes, avait eu un cancer assez longtemps, ses deux frères en avaient eu un tous les deux, ils avaient aussi perdu leur employé et la femme d’un d’entre eux avait le cancer. Elle est morte. Vous auriez dû voir les agneaux. A leur naissance, on aurait dit des petites boules, ils n’avaient pas de laine, ce n’était que des petites choses pitoyables et déformées. Randall Adams n’aurait jamais mangé les moutons de son troupeau parce que quand il les abattait, il disait qu’ils avaient une bande noire le long de la colonne vertébrale et il avait peur d’eux.

Mon père n’avait jamais été malade de sa vie. Sa maladie a commencé dans son sinus gauche et a mangé tout un côté de son visage. Ils ont fait une opération radicale et à la fin on lui a enlevé l’ ?il et la voûte du palais. Il devait se recouvrir la tête d’une serviette à cause de la puanteur de la chair humaine en décomposition. Il a vécu avec nous les sept derniers mois de son existence. Une fois, je lui ai demandé : « Papa, si tu avais su comment les choses allaient tourner, leur aurais-tu laissé faire toute ces opérations ? » Il mangeait avec beaucoup de difficultés et n’arrivait pas à parler, si bien qu’on ne le comprenait pas très bien. Il m’a regardé comme si j’étais folle et a répondu : « Bien sûr que je l’aurais fait. S’ils n’ont pas réussi à me sauver, ils peuvent avoir appris quelque chose qui sauvera la vie d’un d’autre ». Le docteur m’a dit qu’il n’avait jamais connu personne qui ait autant souffert, voilà qui montre le genre de personne qu’il était. En 1968, la dernière fois que nous l’avons pesé, il faisait 31 kilos et quand ma mère est morte en 1962, elle en pesait moins de 23. C’est triste de devoir poursuivre le gouvernement pour arriver à quelque chose, pour qu’on vous prête attention. On ne peut pas me rendre mes parents, cette douleur a toujours été là. Je les ai vu mourir à petit feu. C’est grotesque, c’est révoltant, ça vous brise le coeur. Je vis toujours dans la terreur pour mes six enfants.

On s’est servi de nous comme de cobayes, cela je n’arrive pas à l’admettre. Si l’on avait laissé le nuage aller au-dessus de Las Vegas, il y aurait eu moins de gens concernés : là-bas les gens vivent et travaillent à l’intérieur, ils ne cultivent pas ce qu’ils mangent. Vraiment, je ne peux pas l’admettre. On ne sait pas combien de temps les radiations vont rester, on nous dit : « Pour toujours », cinq, dix mille ans. Et puis on dit qu’elles affectent les gènes. L’altération des gènes provoque des aberrations humaines. Ce qui m’horrifie le plus, c’est qu’il n’y a aucun véritable centre médical dans le coin. En fait, les gens doivent aller à Salt Lake City. Quelle humiliation que d’être obligé de monter là-bas, de subir sa chimiothérapie et de redescendre ici en vomissant pendant tout le trajet !

Au début de 1991, à peu près huit ans après mes premières rencontres avec Glenna Orton, je retournai à Parowan pour la voir une dernière fois. Les nouvelles n’étaient pas bonnes. Sa fille, Kaydell Mackleprang avait une boule à la thyroïde qui provoquait chez elle un dysfonctionnement, une telle accélération du métabolisme qu’elle souffrait de palpitations cardiaques. Quand Glenna l’amena à l’hôpital de St George, le docteur dit : « Oh, vous avez cette maladie des enfants des radiations », mais il ne voulut pas lui dire si cette boule était cancéreuse ou non.

On a dit que son coeur s’était épuisé de lui-même, qu’il battait trop vite et qu’elle avait eu une crise cardiaque. Les médecins ont dû ouvrir et supprimer la thyroïde afin de ralentir son c ?ur, ils ont dit que les médicaments qu’on lui donnait déclencheraient d’ici la fin de l’année un cancer des os ou une leucémie. Elle était hyper-active, elle commençait à avoir les yeux exorbités, je crois qu’on appelle ça la maladie de Basedow. Elle avait une boule au cou. Elle est descendue voir un spécialiste à St George. On ne recommande plus d’opérer en pareil cas, on tue la grosseur avec des radiations, on les lui a données sous forme liquide. On l’a admise à l’hôpital puis on l’a laissée rentrer à la maison. On avait fait la même chose à une de mes amies il y a dix ans, mais elle avait dû rester à l’hôpital une semaine. J’ai dû prendre les enfants de ma fille chez moi pour qu’ils ne soient pas irradiés. Les médecins ont dit que les tout-petits spécialement devaient rester éloignés d’elle pour ne pas courir le risque de devenir stériles à cause des radiations qu’elle émettait. Elle ne pouvait pas préparer de repas, ni faire la vaisselle, ni quoi que ce soit de ce genre, elle devait rester seule à la maison. On n’a rien dit à propos de ses vêtements. On lui a conseillé de ne plus avoir d’enfants, mais ses trois grossesses avaient déjà été si dures qu’elle avait décidé de ne plus en avoir. Elle n’arrivait pas à les porter suffisamment longtemps pour qu’ils soient assez développés pour vivre, alors elle devait rester au lit pendant des mois. Wendy, mon autre fille, a la thyroïde lente, aussi prend-elle des médicaments pour l’accélérer.

Glenna Orton soupira et une lueur rageuse dans son regard me fit comprendre qu’elle n’était pas si résignée ni si passive que l’étaient devenus beaucoup de « sous le vent » au cours de leur épreuve traumatisante de 35 ans.

Je suis une personne. Je suis toute aussi importante que n’importe qui à Las Vegas ou à New-York. Nous possédons une Constitution et une Déclaration des Droits qui nous donne à tous le droit à la vie, à la liberté, et à la recherche du bonheur. Je pense qu’on a amputé ma liberté. C’est comme en Russie. La vie humaine est sacrifiable. Fondamentalement, nous attendons de notre gouvernement qu’il protège le peuple. Je pense que c’est une des choses que nous sommes en droit d’attendre. Je suis tout aussi importante que n’importe qui d’autre, n’importe où.

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