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Retour sur deux films d’Asghar Farhadi

jeudi 4 octobre 2012
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M. Sotoudé

Source :

http://www.ccr4.org/Retour-sur-deux-films-d-Asghar-Farhadi

Cela fait quelques années déjà que le cinéma iranien trouve en Occident un certain écho dans la critique et dans le public. Dernièrement, c’est vers Asghar Farhadi que les projecteurs se sont tournés. Son dernier film, Une séparation, a en effet reçu en 2012 de nombreux prix, à commencer par le Golden globe, ainsi que le César et l’Oscar du meilleur film étranger. Cet été, on a pu voir sur les écrans français son second film, Les Enfants de Belle Ville, réalisé en 2004 mais qui n’était jamais sorti en France. Dans les deux cas, il s’agit de très beaux films qui livrent deux portraits de la société iranienne actuelle. Raison de plus pour s’interroger sur les causes, les raisons et la portée de cette « nouvelle vague » du cinéma iranien en Occident, quatre ans après le « Mouvement vert » et alors que les menaces d’agression impérialiste contre Téhéran restent d’actualité.

Depuis ses débuts, Farhadi s’attache à montrer dans son cinéma les ressorts des conflits qui parcourent la société iranienne. On suit dans ses films la vie quotidienne des Iranien-ne-s et on y découvre les situations sociales les plus dures. Avec délicatesse, et de façon toujours très nuancée, Farhadi réussit à révéler les rapports paradoxaux qu’entretiennent les Iraniens entre eux, ainsi que leurs sentiments contradictoires. Dans ses deux premiers films, La Danse dans la poussière, de 2003, et Les Enfants de Belle Ville, de 2004, Farhadi suit la vie des petites gens, habitants de banlieue, avec en toile de fond l’amour et la pauvreté. Dans les trois films suivants, La Fête du feu, de 2006, A propos d’Elly, de 2009, et enfin Une Séparation, de 2011, son regard se déplace et se concentre sur la vie de la classe moyenne iranienne. Farhadi y aborde notamment la question de la religion, omniprésente en Iran, et des mœurs. Il y fait également le portait de la désespérance et des névroses qui caractérisent la société iranienne, tourmentée par ses contradictions, ses regrets, ses envies et ses échecs.

Dans Les Enfants de Belle Ville et Une séparation, le régime se manifeste notamment à travers son système judiciaire, kafkaïen (comme tous les systèmes judiciaires bourgeois, soit dit en passant). On y voit la mise en œuvre des verdicts islamiques. En ce sens, Farhadi se distancie radicalement des autres cinéastes pro-régime (comme Madjid Madjidi, Ibrahim Hatamikia ou Behroz Afkhami), sans pour autant mener une critique en règle du gouvernement en place. Le pouvoir politique n’est pas complètement absent de ses œuvres, mais selon Farhadi, ce n’est pas ce pouvoir qu’il faut critiquer, du moins jamais frontalement. En s’intéressant aux rapports humains, entre des personnages d’horizon divers qui se rencontrent, parfois par pur hasard comme Nader et Razié dans Une Séparation, c’est une succession de micro-conflits qu’il révèle, à leur tour symptomatiques de tensions sous-jacentes beaucoup plus importantes mais qu’il n’aborde jamais directement.

Il passe ainsi au crible l’ensemble de la société. Dans Une Séparation, il va ainsi montrer comment les valeurs sociales et humaines les plus élémentaires se brisent, et souligner comment le mensonge ronge l’ensemble de la société. C’est le cas par exemple de Nader, l’un des personnages principaux, un iranien de classe moyenne, bien sous tous rapports à première vue, mais qui va cacher le fait qu’il a bousculé sa femme de ménage, Razié, lui faisant perdre son enfant. Mais c’est aussi Razié qui ment. La jeune femme, issue d’une banlieue des plus modestes, dont le mari est au chômage, extrêmement pieuse, est contrainte au mensonge, bien qu’elle soit très croyante, pour pouvoir travailler et se justifier aux yeux de ses proches. De façon très froide en revanche, abandonnant toutes ses valeurs, Nader, qui n’est pas spécialement croyant mais dit défendre des valeurs morales personnelles, fera tout pour occulter qu’il est à l’origine de la fausse-couche de Razié, et ce afin de sauver sa situation sociale. C’est ainsi qu’il en arrive même à détruire la confiance de sa petite fille. Dans ce film comme dans les deux précédents, La Fête du feu et A propos d’Elly, la méfiance, la suspicion et le mensonge sont partout.

L’histoire des Enfants de Belle Ville est en revanche d’une tout autre nature. Ses protagonistes n’ont cure de leur situation sociale ou d’une position à défendre, et pour cause. Ils n’ont rien et sont dénués de tout. Akbar vient d’avoir dix-huit ans. Il a été incarcéré dans une sorte de maison de correction, en raison d’un meurtre commis deux ans auparavant, ce qui lui a valu une condamnation à mort. Avec cet anniversaire, il est transféré dans une véritable prison, pour attendre son exécution. A’la, son ami, qui est déjà passé lui aussi par la prison auparavant, pour cambriolage, joue son va-tout pour convaincre la famille de la victime de retirer sa plainte et, ainsi, arrêter l’exécution. Dans ce film, ce n’est donc pas leur position que les personnages défendent. Amitié et fidélité sont en revanche des valeurs centrales. C’est la vie qui est au cœur même de leur lutte pour la survie.

Il est assez intéressant cependant de se demander pourquoi Une Séparation a remporté autant de succès, notamment à l’étranger, plus en tout cas que Les Enfants de Belle Ville. Pour cela, on peut croiser deux regards. D’une part, celui qui existe en Iran, à l’intérieur du système de censure tel qu’il est, puisque les films de Farhadi sont montrés sur les écrans du pays. Le second, en revanche, relevant davantage de la vision du pays que souhaite voir émerger de ce film la critique cinématographique occidentale et qu’elle tente de transmettre, à grands renfort de prix prestigieux notamment, au spectateur, en Europe.

Une Séparation, dans un sens, est un film de la classe moyenne pour la classe moyenne. Elle y manifeste ses sentiments et ses valeurs, ses névroses, son désir d’émigrer (comme la femme de Nader), son souhait de liberté, sa critique de la religion. Bien sûr il y a le mensonge, la méfiance, la pauvreté. La religion et sa chape de plomb complique encore un peu plus la situation, de même qu’un régime, qui ne fait qu’entraver la liberté. Mais en se contentant d’un tel regard, jamais on ne sait d’où découlent ces problèmes et ces contradictions, qu’ils soient culturels ou moraux, individuels ou sociaux. Chez Farhadi, à aucun moment on ne voit la capacité de dissolution et d’atomisation des rapports sociaux qu’induit le pouvoir dominant. Les problèmes et les contradictions semblent avant tout interindividuels, et les solutions pour y répondre également.

Une Séparation, d’autre part, s’est vu remettre l’Ours d’Or au festival de Berlin, en 2011, ainsi que de nombreux autres prix internationaux, à commencer par l’Oscar. On peut s’interroger sur les raisons de cet engouement et pourquoi le film a obtenu une telle reconnaissance auprès de la critique occidentale, là où Les Enfants de Belle Ville par exemple, n’avait été remarqué et primé qu’à des festivals qualifiés de périphériques par l’industrie cinématographique mondiale, comme à Goa et à Varsovie (en 2004) et à Split (en 2005). Pourquoi autant d’importance donné à Farhadi, alors même que d’autres réalisateurs, certains de la génération précédente, comme Darius Mehrjoui, figure de la « nouvelle vague iranienne », ou comme Bahram Baizai, très critique lui aussi du régime iranien, sont aujourd’hui complètement occultés par la critique cinématographique occidentale ? Farhadi et ses collègues appréciés de la critique sont certes très bons, mais peut-être aussi beaucoup plus consensuels et montrant une facette de l’Iran fonctionnelle au discours dominant sur la région en général et le pays en particulier ?

Une Séparation a connu un franc succès, trois années à peine après le « Mouvement vert ». Le mouvement, largement étudiant, et très ancré dans les classes moyennes, appuyait Mir-Hossein Moussavi et Mehdi Karroubi, les deux candidats « réformistes », mais étroitement liés au régime, qui se sont fait voler leur victoire à la présidentielle truquée face à Mahmoud Ahmadinejad. On a l’étrange impression que, par delà les mérites du film, et ils sont nombreux, on aurait braqué les projecteurs sur Une Séparation, pour y entendre la voix de la classe moyenne iranienne, qui avait manifesté en masse en 2009, à la différence des personnages de Les Enfants de Belle Ville, ceux-là mêmes dont l’absence s’était cruellement faite sentir à l’époque.

10/09/12

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