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Géopolitique de la crise capitaliste

jeudi 4 octobre 2012
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La fin des « solutions miracles » des années 2008-2009 et l’exacerbation des rivalités interétatiques sur l’échiquier international

Source :

http://www.ccr4.org/La-fin-des-solutions-miracles-des-annees-2008-2009-et-l-exacerbation-des-rivalites-interetatiques-sur-l-echiquier-international

Juan Chingo [1]

Les développements spécifiques de la crise en en Europe sont un sujet de prédilection pour nombre de commentateurs, notamment anglo-saxons, qui tirent profit d’une interprétation limitative des phénomènes en cours. Pourtant, loin de n’être compréhensible qu’à l’échelle de la seule Union Européenne (UE), la crise historique du capitalisme que nous vivons se déploie à échelle mondiale. L’Europe ne constitue donc à la fois que l’un de ses épicentres actuels, mais aussi l’un de ses champs de batailles centraux, notamment entre les Etats-Unis et l’Allemagne. Nous sommes, en outre, sans doute proche d’un nouveau pic de cette crise. En effet, les marges de manœuvre monétaires des Etats-Unis et de l’Europe sont extrêmement limitées, et le rôle des marchés dits émergents comme moteurs de l’économie est de plus en plus remis en question. Ce qui a pour conséquence de rendre les marchés européens et étasuniens très proches d’une nouvelle rechute. La production industrielle a stagné en Inde et la note de Delhi pourrait être dégradée au rang réservé aux obligations à haut risque. La consommation d’énergie en Chine a été réduite quasiment de moitié par rapport à l’année dernière, alors que l’inflation continue à grimper. Il est évident que les « économies émergentes » les plus importantes sont aujourd’hui dans l’incapacité d’être ce moteur qui avait permis à l’économie mondiale de sortir la tête de l’eau pendant les années 2009-2011. Une des conséquences de ce contexte général est que l’on assiste d’ores et déjà – et l’on assistera de façon croissante – à une exacerbation des tensions interétatiques sur l’échiquier international.

La fin du mythe de la « relance américaine »

L’intensité de la crise européenne a conduit à camoufler la fragilité de la relance économique étasunienne des trois dernières années. En réalité, cette reprise est avant tout due à l’augmentation des exportations. Comme le souligne l’économiste américain Stephen S. Roach « les exportations comptent pour 41% du rebond qui a suivi l’effondrement du premier trimestre de 2009, le plus bas niveau de l’économie américaine depuis l’après-guerre. On pouvait s’y attendre : les consommateurs américains devant se serrer la ceinture après la plus grande débauche de consommation de l’Histoire, l’économie américaine repose de manière disproportionnée sur les marchés extérieurs » [2]. Cependant, les difficultés auxquelles ont à faire face ces économies qui représentent des débouchés pour les exportations américaines nous amènent à penser la possibilité d’une probable nouvelle rechute étasunienne.

Trois grandes zones sont à l’origine de l’augmentation des exportations des Etats-Unis. Il s’agit de l’Asie, de l’Amérique latine et de l’Europe qui, dans l’ensemble, représentent 83% de cette augmentation. L’Asie a concentré à elle seule 33% de cette hausse, avec en son sein un rôle essentiel pour la « Grande Chine », à savoir la République Populaire (Pékin), Taïwan et Hong-Kong. Vient ensuite l’Amérique latine, qui représente un peu moins d’un tiers des bénéfices pour les exportations américaines, avec une importance décisive du Brésil et du Mexique. Pour ce qui est de l’Europe, Roach note que « l’augmentation des exportations vers le Vieux-continent a eu tendance à se concentrer sur les ‘économies périphériques’ de l’UE, ce qui représente un sérieux problème » pour Washington [3].

Sans cette poussé exportatrice, qui pèse énormément sur le PIB américain (14% par rapport aux 10,5% de l’année 1998 au beau milieu de la crise asiatique), la croissance annuelle réelle étasunienne aurait été anémique. Elle atteint aujourd’hui 2,4% en moyenne depuis le deuxième trimestre de 2009. Elle aurait été de 1,4% sans ces exportations. On comprend que si ces dernières entament la chute aujourd’hui très probable (dans le cadre d’un scénario de ralentissement modéré dans lequel les exportations réelles chutent de 5% pendant quatre trimestres consécutifs), la croissance réelle du PIB étasunien pourrait stagner sous la barre des 1%. Cela placerait l’économie américaine dans une situation de grande vulnérabilité et il n’est pas exclu qu’elle finisse par sombrer dans la récession. Un tel scénario exclut néanmoins la possibilité qu’on puisse connaître à nouveau de véritables événements catastrophiques de l’ampleur de ceux qui ont secoué les années 2008-2009. Pour cette période, les exportations avaient chuté de 13,6%. Mais début juillet dernier, la presse s’est fait l’écho du premier symptôme sérieux de décélération de l’activité industrielle aux Etats-Unis depuis trois ans [4]. A l’origine de ce phénomène se trouve bien l’effondrement du niveau des commandes, qui subissent leur chute la plus importante depuis une dizaine d’années en raison, bien entendu, du ralentissement mondial.

Ces éléments commencent à entamer sérieusement le mythe de la « relance économique américaine », qui a dans la dernière période traduit l’espoir généralisé de voir les Etats-Unis capables de maintenir le cap pour soutenir – à la différence de la période 2008-2009 – le reste des pays du monde, alors que la crise de l’euro bat son plein. Aujourd’hui, il n’y a à l’horizon plus aucun moteur de croissance, ce qui laisse imaginer qu’on pourrait entrer à nouveau dans une période de récession globale.

Duel à fleurets mouchetés de plus en plus intense entre Washington et Berlin au sein de la zone euro

Nous parlions déjà, dans un article de mars 2010, de « schisme politique naissant » entre l’Allemagne et les Etats-Unis, qui s’exprimait alors notamment au travers des frictions croissantes qui surgissaient entre Barack Obama et Angela Merkel [5]. Faisant le compte des sujets de tension et de discussion entre Berlin et Washington, nous disions que cette « liste n’est pas sans importance et indique qu’il s’agit de la période la plus tendue dans les rapports entre les deux pays depuis l’opposition du gouvernement de Gerhard Schröder à la guerre d’Irak en 2002-2003 ». Nous soulignions alors également combien ces tensions répondaient à « un changement de tendance de long terme dans les relations entre l’Allemagne et les Etats-Unis. Pendant les soixante-cinq années qui ont suivi la défaite du nazisme, la stratégie américaine en Europe a consisté à éviter la montée d’une puissante entité étatique à même de faire obstacle aux intérêts de Washington dans la région. L’émergence d’une Allemagne puissante, qui cherche à assurer son leadership en Europe et a la volonté de signer des accords avec la Russie (dont elle est fort dépendante en ce qui concerne l’énergie) n’est pas exactement le type de pays auquel les Etats-Unis s’étaient habitués. Cela explique la tentative de Washington d’utiliser son rapport de confiance avec la Turquie - une puissance régionale émergente qui veut élargir son influence dans le Caucase, au Moyen Orient, en Asie centrale et dans les Balkans -, afin de contenir la Russie ; et le soutien de Washington à Ankara pour son adhésion à l’UE. Tout ceci est vu par Berlin comme une nouvelle tentative américaine pour entamer la cohérence du bloc européen ».

Deux années ont passé depuis et ce conflit, qui ne se manifeste pas ouvertement mais qui est de moins en moins voilé, a continué à se développer avec la tentative des Etats-Unis de créer un bloc anti-Merkel, en se présentant comme plus « européens » et « keynésiens » que Berlin. C’est ainsi que Washington a pu se rapprocher des gouvernements les plus en difficulté sur le plan de la dette, ou même du nouveau président français, François Hollande.

Les gouvernements étasunien et britannique, et ce en parfaite harmonie avec Wall Street et la City de Londres, ne cachent aucunement leurs intentions. Pour eux, l’UE et la Banque Centrale Européenne (BCE) doivent prendre leurs responsabilités par rapport aux Etats fortement endettés, soutenir l’émission d’euro-obligations ou développer le « fonds de sauvetage » européen. La BCE deviendrait ainsi émetteur illimité d’argent et adopterait la politique de « quantitive easing », à savoir d’injection d’argent dans le système bancaire, sans intérêts, à l’image de ce que pratique la Réserve Fédérale américaine ou la Banque d’Angleterre. Cette politique aurait pour objectif, selon Londres et Washington, d’éviter l’effondrement complet de certains Etats, de la monnaie unique et de relancer ainsi la « croissance ».

Si l’Allemagne accepte ce programme, elle devra assurer les dettes de l’Europe avec ses propres réserves afin d’éviter les énormes pertes qu’impliquerait un défaut de paiement désordonné parmi les principaux acteurs de la finance internationale [6]. Tout sauvetage donnerait en outre un nouvel élan aux bons du Trésor américain qui représenteraient, du coup, un « investissement d’autant plus sûr » (« flight-to-quality »). Cela permettrait également à la Réserve Fédérale des Etats-Unis de continuer à puiser dans les ressources financières mondiales à des taux d’intérêt extrêmement bas et d’injecter de grandes quantités de liquidités afin de maintenir le système bancaire en vie, tandis que l’euro serait très affaibli en tant que monnaie mondiale et rivale potentielle du dollar. Pour essayer de sortir renforcé de cette crise, Washington cherche à contraindre l’appareil productif de l’UE (principalement l’Allemagne) à se porter garant des intérêts financiers de la dette publique. Cela permettrait d’alimenter un nouveau cycle de finance spéculative qui pourrait être mis à profit pour relancer les bonnes affaires du capital financier américain en Europe, soit à travers une nouvelle vague de privatisations des services publiques, l’acquisition de banque à bas prix et/ou d’entreprises industrielles, soit à partir de l’élimination pure et simple de ses concurrents. Cela handicaperait fortement une potentielle relance de la production, qui a en Europe une assise beaucoup plus solide qu’aux Etats-Unis et en Angleterre.

Ces tensions entre Washington et Berlin n’ont pas été portées par leurs protagonistes à leurs ultimes conséquences. Cela s’explique par la crainte d’un possible effondrement financier. Mais plus d’une fois cependant l’économie européenne et mondiale a risqué de faire face à une sorte de « Lehman au carré », pour faire référence au cas récent de la faillite de la banque Lehman Brothers. Plus d’une fois l’économie a été au bord d’un « nouveau 1931 », à savoir le moment de basculement qui donna lieu à la Grande Dépression après le krach de Wall Street de 1929, scénario qui continue de hanter la classe dominante.

La crise européenne est donc un des maillons faibles de la crise mondiale, et la situation, comme on l’a vu, risque d’empirer. Cette crise est le théâtre d’une guerre financière et, de façon plus voilée, d’une guerre économique entre les principales puissances occidentales – entre le dollar et l’euro, et donc entre le tandem Wall Street-City et le pôle financier constitué autour de Francfort et de la prédominance européenne.

Les faiblesses de l’euro comme monnaie de réserve mondiale et la stratégie/réponse de l’impérialisme allemand

C’est bien entendu à ses propres conditions que l’Allemagne essaie de sauver l’euro tout en résistant à l’offensive et aux attaques spéculatives du capital anglo-saxon (que la presse appelle pudiquement « les marchés »). C’est ce qui explique la résistance de Merkel aux pressions pour mener une politique monétaire et fiscale anti-austérité. Avant le dernier sommet de l’UE [de fin juin, NDR], elle l’a exprimé sans ambages : « il n’y aura pas d’euro-obligations avant ma mort ». Merkel a également qualifié « d’erronées » les différentes solutions avancées par ses homologues européens les plus sceptiques par rapport à ses choix austéritaires. La chancelière allemande n’a pas non plus hésité à critiquer Bruxelles qui selon elle parle beaucoup trop « d’euro-obligations ou de fonds d’amortissement de la dette » et « pas assez de discipline fiscale ».

La stratégie allemande se doit en effet de prendre en compte les limites de l’euro, ou comme le souligne l’économiste marxiste François Chesnais, le caractère « incomplet » de cette monnaie en tant que monnaie de réserve mondiale. A la différence du patron monétaire basé sur l’or ou, comme cela a cours actuellement, sur le dollar, « l’euro [...] n’a jamais atteint le statut de monnaie de réserve internationale et subit, sans autre moyen que la variation du taux d’intérêt, les contrecoups des humeurs du marché et des politiques de change des autres détenteurs de monnaies importantes, aujourd’hui principalement le yuan. L’euro n’a pas non plus vraiment acquis l’attribut de mesure de valeur – beaucoup de citoyens des pays membres continuent à penser dans leur monnaie nationale antérieure, et à l’extérieur de l’UE tout le monde fait la conversion en dollars. Il est moyen de circulation et de paiement dans l’espace des pays membres de la zone et de ceux au sein de l’UE qui sont subordonnées économiquement à l’Allemagne. Or ce n’est pas le cas pour d’autres pays de l’UE : le Royaume-Uni, mais aussi la Suède et le Danemark. Dans l’espace du marché mondial, le pétrole, les armes et beaucoup d’autres produits doivent être achetés ou vendus en dollars, donc être tributaires du taux de change. L’euro est surtout – et c’était sans doute le but de ceux, les plus proches de la finance, qui ont présidé à sa naissance – un instrument de placement financier. La présence massive des fonds de pension et des Hedge Funds sur les marchés obligataires européens en est l’expression » [7].

Empêchée d’émettre des titres de la dette en l’absence d’un soutien (solide) comparable au dollar, l’Allemagne essaie d’imposer une issue alternative à celle proposée par les Etats-Unis pour la zone euro. Cette stratégie consiste à éviter de nouveaux endettements qui n’auraient pour conséquence que l’affaiblissement plus important encore de la monnaie unique, n’aboutiraient qu’à masquer le niveau d’endettement dans la zone euro tout en affaiblissant l’équilibre fiscal outre-Rhin et en mettant en difficulté la compétitivité de l’industrie allemande. C’est de ce côté-là qu’il faut chercher une explication au Pacte Fiscal Européen tel que Berlin le conçoit, même si cela implique un ralentissement de l’économie allemande et européenne.

Suivre les recettes américaines et faire ce que fait la Réserve Fédérale, à savoir émettre de l’argent alors même que l’euro n’est pas encore une monnaie de réserve mondiale ou peut, à la limite, être considérée comme une monnaie de réserve en concurrence avec le dollar, auraient différentes implications. Cela forcerait la BCE à alimenter l’Europe en nouvelles lignes de crédit en s’endettant sur les marchés financiers internationaux, avec pour conséquence d’hypothéquer la production européenne actuelle et à venir. C’est pour cela qu’une monétisation partielle ou indirecte de la dette souveraine européenne ne peut se réaliser, selon les intérêts de Berlin, qu’après la stricte imposition d’une discipline fiscale apte à éviter ce regain d’endettement. Cette dernière donnerait un élan au Mécanisme Européen de Stabilité, ce qui pourrait également permettre, la période de stabilisation passée, la création des euro-obligations. Un tel scénario serait assez semblable à celui choisi par les Etats-Unis dans le cadre de la crise de la dette latino-américaine des années 1980. Le Plan Brady n’avait alors pas été appliqué rapidement (contrairement à ce que demande Washington aujourd’hui) mais au bout d’une décennie, ce qui avait laissé du temps aux créanciers pour augmenter leurs réserves afin d’absorber les pertes liées à la réduction de la dette [8]. Le chemin que suit Berlin pourrait, à l’image de ce qui s’est passé il y a une trentaine d’années en Amérique latine, donner lieu à une véritable « décennie perdue », notamment pour les pays de la périphérie de l’euro-zone. Pour l’instant, la politique européenne cherche donc à faire gagner du temps aux banques. Face aux pressions (intéressées) des Etats-Unis, Merkel n’a pas hésité à rétorquer, dès la mi-décembre 2011, qu’il n’y avait pas de « réponses rapides et faciles [et que] résoudre la crise de la dette publique [était] un processus qui pouvait durer plusieurs années ».

Si Berlin essaie d’imposer (sans garantie de succès) ce rythme plus lent de sortie de crise, c’est pour éviter l’hypothèque de son appareil productif – manoeuvre complexe que l’Allemagne essaie de mener tout en augmentant ses relations industrielles et d’échange avec la Chine et la Russie. Elle tente, en même temps, de contenir le plus possible les conséquences d’un nouveau saut dans la financiarisation de l’économie et, surtout, les conséquences dévastatrices qu’une dévalorisation aurait pour l’Europe.

Beaucoup plus timidement, Merkel essaie en parallèle de faire passer l’idée d’une plus grande régulation des finances, d’une imposition sur les transactions financières, de la limitation du pouvoir des agences de notation, de la participation des banques dans la réduction des dettes publiques, etc. Il s’agit d’une politique de compromis et non pas de confrontation ouverte avec les Etats-Unis et les principaux centres financiers internationaux. Pour l’instant, ces derniers refusent tout accord. Ces propositions de la chancelière allemande, enfin, sont limitées par le fait le secteur bancaire allemand n’échappe pas non plus à la financiarisation [9].

Il serait par conséquent totalement faux de voir dans les tensions entre les Etats-Unis et l’Allemagne une contradiction entre le capital spéculatif répondant au « modèle anglo-saxon » et le capital productif du « modèle rhénan ». En réalité, nous sommes face à deux stratégies concurrentes visant à tirer parti de l’accumulation capitaliste au niveau mondial. La première consiste à maintenir l’ensemble des privilèges dont jouit le dollar en tant que monnaie de réserve mondiale. Cela implique une capacité d’émission massive de liquidités, sans aucune restriction externe, du moins à court ou moyen terme, ce qui permet la monétisation des dettes des banques et/ou des particuliers, avec une sorte de « contre-effet-de-levier » qui retombe, au final, sur les classes moyennes (frappées aussi bien par la chute des actions et de la valeur des propriétés immobilières que par la crise du système occidental des retraites par capitalisation) ou sur les détenteurs de bons du Trésor américain, comme par exemple le Japon et la Chine, et maintenant aussi l’Europe. Face à cette situation, l’euro a essayé de s’ériger en frein face au double régime Dollar-Wall Street, pour reprendre l’expression du marxiste britannique Peter Gowan qui nous a quittés en juin 2009. Il s’agit d’un projet alternatif de répartition de la plus-value mondiale, en particulier des marchés émergents, favorable aux hautes sphères de la finances européenne, avec à sa tête la Deutsche Bank et la place financière de Francfort.

C’est en ce sens que voir dans la création de la zone euro ou dans les politiques allemandes actuelles une simple politique de « néomercantilisme à la chinoise » est parfaitement erroné. Le capital financier allemand (suivi par le capital français et des autres centres impérialistes moins importants tels que l’Autriche, la Suisse, etc.) a profité des avantages de l’euro pour relocaliser la production – en particulier le capital allemand en Europe de l’Est – et pour augmenter ses échanges commerciaux. Cela est d’autant plus vrai que ces échanges ont été accompagnés par le recyclage financier des excédents commerciaux créés à l’intérieur de l’UE, à travers des taux d’intérêt très bas de la BCE, en direction des banques de la périphérie. C’est ce qui a donné lieu aux bulles spéculatives du secteur immobilier et touristique dans l’Etat espagnol, en Grèce ou dans certains pays d’Europe de l’Est. Il est central de garder à l’esprit cette seconde définition, qui permet de comprendre que nous faisons face à la confrontation de deux stratégies réactionnaires pour « sortir » de la crise, entre lesquelles nous n’avons pas à choisir.

Face à l’austérité de Merkel, certains défendent un « plan de relance » à l’image de ce que propose Obama. De façon assez incongrue, ce n’est pas seulement le Parti Socialiste français qui en est à l’origine, mais également ce que la presse appelle la « gauche radicale » (sans doute faudrait-il dire la « gauche réformiste » pour être plus précis), en l’occurrence le Front de Gauche de Mélenchon et le Pari Communiste en France, ainsi que Syriza en Grèce. Cette position consiste à mettre les travailleurs à la remorque d’un des deux secteurs bourgeois qui se disputent autour des « solutions » et « issues » possibles à la crise. Il s’agit d’une erreur tragique et opportuniste car même si Obama et Merkel différent sur le niveau de liquidité à injecter dans le système, ils sont tous les deux d’accord pour faire payer la crise aux travailleurs en imposant un changement qualitatif dans le rapport entre capital et travail en faveur du premier. Pour ce faire, ils cherchent à augmenter le taux d’exploitation, la productivité, tout en ouvrant de nouvelles zones de valorisation du capital. C’est ce dont témoigne la pression à sacrifier ce qui reste de « l’Etat providence » au profit du secteur privé, ainsi que les plans de restructuration du marché du travail ou des allocations chômage.

Un résultat incertain qui chamboule l’entrelacs européen

Il n’est pas certain que la politique allemande réussira à sauver l’euro. Les résistances des salariés, de la jeunesse et des classes populaires, de plus en plus fréquentes, non seulement en Grèce mais aussi en Europe de l’Est, dans l’Etat Espagnol et dans d’autres pays d’Europe occidentale, constituent un grand obstacle pour l’application de ces différentes versions d’une seule et même « thérapie de choc ». Il n’est pas sûr non plus que la stratégie allemande aura le temps de se consolider avant que ne surgisse un bloc anti-Berlin « stable » et non conjoncturel comme le désire Washington. En effet, malgré sa progression, l’Allemagne ne peut pas pour l’instant compter sur des moyens politiques, économiques et militaires aptes à imposer une « colonisation tout court » ou une annexion de l’Europe. Elle se voit donc obligée de procéder par étapes, en profitant des opportunités qu’offre la crise elle-même, en partant de l’avantage obtenu grâce à la réunification impérialiste en 1990. Markus Kerber, chef de l’exécutif de la Fédération des Industries Allemandes, l’exprime d’ailleurs de façon assez claire. « L’Europe, dit-il, doit considérer les prises de positions des leaders allemands comme une alerte sur la gravité de la situation au cas où les mesures dans la zone euro ne seraient pas appliquées correctement. Berlin peut paraître isolée mais nous sommes confiants. La réunification et le succès industriel et économique de la dernière décennie ont donné la garantie à l’Allemagne de survivre avec ses propres moyens. Grâce à la politique des petits pas de Merkel, son aversion pour les grands projets, nous ne donnons plus comme avant une impression de domination et d’arrogance à l’égard de nos voisins » [10].

Les Etats-Unis ne comptent plus, non plus, sur la puissance militaire mais aussi économique et diplomatique dont ils disposaient au sortir de la Seconde Guerre Mondiale pour imposer leurs conditions et présider à la reconstruction européenne. En ce sens, leur avantage militaire écrasant ne leur confère pas un profit diplomatique et économique substantiel comparable à celui de la Guerre Froide, et les conditions aujourd’hui n’existent pas pour lancer une guerre ouverte. Ces limites des Etats-Unis constituent une différence qualitative par rapport à la remise en question de l’hégémonie nord-américaine par le Japon dans les années 1980 qui, finalement, avait eu un résultat négatif pour Tokyo.

En effet, l’archipel nippon était le centre géographique et organisationnel des circuits d’accumulation hautement productifs qui auraient pu permettre à Tokyo de remettre en cause l’hégémonie étasunienne. Cependant, le fait que le Japon était un quasi-protectorat militaire américain n’a pas permis à Tokyo de se préparer sur l’échiquier international. Le Japon ne disposait pas non plus d’une vieille place de marché susceptible d’amortir sa perte de vitesse à travers l’achat de bons du trésor et d’actifs. Bien au contraire, l’archipel a payé un lourd tribut à ce même marché, par le biais d’achat constant d’actifs liquides, au rendement extrêmement bas. C’est en raison de toutes ces entraves que le sort du Japon et de sa potentielle affirmation a été scellé par les Accords du Plaza de septembre 1985 [11]

A la différence du Japon, l’Allemagne compte actuellement sur des atouts importants. La réunification impérialiste allemande de 1990 a cédé la place à une période riche en changements géopolitiques sur le terrain européen, sans comparaison avec le passé, si ce n’est, peut-être, l’époque de la première unification allemande sous Bismarck. Cela n’est pas seulement dû au fait que l’Allemagne est devenue la principale puissance démographique et politique de l’UE. C’est également une conséquence de l’autonomisation de Berlin sur l’échiquier international. Parallèlement, on assiste en Europe au développement d’autres phénomènes, à l’instar de l’affaiblissement de l’OTAN, à la suite de la disparition de l’URSS, qui était à la source de la cohésion de l’alliance militaire atlantique. On a pu voir tout ceci à l’œuvre à travers le désintérêt européen face à l’échec de la stabilisation de l’Afghanistan. On a pu le voir également à travers les dissensions qui sont apparues sur le dossier libyen, la guerre ayant été largement menée par la France et la Grande-Bretagne, sans aucune participation allemande. On assiste de même à une tendance à la régionalisation des systèmes d’alliance, définis notamment autour de la Russie, et ce sous la houlette de la France et de l’Allemagne en dépit des fortes réserves exprimées par des pays comme la Pologne ou les républiques baltes.

C’est en ce sens que l’affaiblissement des liens politiques et géopolitiques qui ont mené à la création de l’UE pourrait conduire à sa dissolution. Aujourd’hui, le fait que pour l’Allemagne il soit plus important de maintenir des rapports avec le centre de l’UE et les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) qu’avec des pays périphériques comme l’Etat espagnol pourrait amener Berlin à opter pour une issue régionale à la crise actuelle. Toutes ces contradictions à long terme se manifestent dans la crise actuelle, notamment à travers l’indécision de l’Allemagne à résoudre les déséquilibres entre les pays du Nord et du Sud de l’Europe. Pour l’Allemagne, l’UE est vitale tant du point de vue économique que politique. A l’image de l’ensemble de sa politique extérieure post-Seconde Guerre mondiale, l’UE oriente la politique allemande vis-à-vis de la France. Il s’agit également d’un instrument pour éviter que la défense de l’intérêt national allemand ne dégénère en conflits, comme par le passé. D’un point de vue économique, l’Allemagne est le second exportateur au niveau mondial, et l’Europe est son premier client. Comme nous l’avons déjà souligné, le lancement de la monnaie unique a été largement favorable aux exportations et aux investissements de Berlin. La dérégulation bruxelloise a également avantagé le capital allemand, renforçant sa pénétration en direction des PECO.

L’UE, telle qu’elle existait entre 1991 et 2008, a donc été un facteur fondamental pour les capitalistes allemands. C’est ce même fonctionnement qui est aujourd’hui remis en question par la crise. La tentative de renforcer plus encore l’hégémonie de Berlin sur l’ensemble de l’UE est un pari risqué. Si malgré toutes ses tentatives Berlin ne réussit pas à forger une euro-zone plus à son image et si le projet de la monnaie unique se désagrège, on ne peut exclure qu’à long terme (à la suite de secousses d’ampleur tant économiques que politiques) l’Allemagne ne fasse le choix d’une option différente de l’UE telle qu’on la connaît aujourd’hui. Nous avons vu comment la semi-colonisation des PECO a largement bénéficié à l’impérialisme allemand. En ce sens, le saut qualitatif qui caractérise actuellement les rapports économiques et politiques entre Berlin et Moscou pourrait lui offrir un terrain d’action renouvelé. Une semi-colonisation de la Russie au profit du capital allemand pourrait donner lieu à un pôle économique, politique et militaire qui serait une menace pour les Etats-Unis. Alors que l’Allemagne a besoin du gaz et du pétrole russe (tout en cherchant à diversifier ses sources d’approvisionnement), la Russie a besoin de la technologie allemande. La combinaison de ces deux éléments pourrait donner lieu à une puissance émergente d’un point de vue global. De plus, bien que la Russie souffre d’un déclin démographique relatif, le pays dispose d’un surplus de travailleurs en activité ou au chômage. Ces derniers pourraient pallier le recul démographique réel de l’Allemagne, qui pourrait en profiter pour ouvrir directement des unités de production sur le territoire russe et y multiplier les investissements. Cette synergie économique a son corrélat du point de vue de la politique extérieure. Les deux pays entendent limiter l’influence nord-américaine. Alors que Berlin subit de fortes pressions étasuniennes sur un certain nombre de dossiers, Moscou voit dans les Etats-Unis une menace pour ses intérêts. Tant l’Allemagne que la Russie d’ailleurs sont en train de reconstruire leurs « zones d’influence » respectives en Europe de l’Est et en Asie Centrale, limitant de fait les ambitions étasuniennes dans ces deux zones géographiques. Sur le plan politico-militaire donc, Berlin et Moscou ont des intérêts en commun.

Par-delà ces considérations, la stratégie actuelle de l’Allemagne continue néanmoins à se baser sur la survie de l’UE. Si la crise actuelle de l’Union s’avérait insurmontable, il y a fort à parier que la bourgeoisie allemande et son Etat seraient forcés de trouver une alternative de remplacement. Les rapports entre la Russie et l’Allemagne existent et s’approfondissent. Ils sont certes soumis à des contraintes géopolitiques et aux restrictions imposées à l’impérialisme allemand dans le cadre de l’UE actuelle. Mais si cette dernière venait à s’affaiblir encore plus, la Russie pourrait devenir la cible de l’offensive du capital et de l’impérialisme de Berlin. Enfin, bien que cela ne semble pas être le cas pour le moment, on ne peut pas écarter la possibilité d’une entente entre impérialismes rivaux (étasunien et allemand) pour se partager le « butin » de la périphérie européenne, ce qui pourrait servir de base à une politique plus offensive du « camp occidental » à l’égard de la Chine. C’est peut-être ce que l’on peut lire entre les lignes, sur le plan géopolitique, dans le ballet diplomatique autour des dossiers syrien et irakien ou encore par rapport à la question des menaces latentes mais bien réelles qui continuent à peser sur l’Iran [12].

Les taux de croissance à deux chiffres remis en question : le déclin des « trente glorieuses » chinoises

Comme nous l’avons déjà souligné à plusieurs reprises, la crise historique du capitalisme, qui plonge ses racines aux Etats-Unis avec la crise de la bulle immobilière et de la dette et s’est étendue à toute la planète, a marqué la fin d’une certaine configuration du système économique mondial. S’est achevée une période d’équilibre relatif du capitalisme. Cet équilibre, bien qu’incomplet, avait agi comme contre-tendance à la crise d’accumulation des années 1970, qui vit chuter le taux de profit dans les pays capitalistes avancés une fois épuisés les effets positifs du boom de l’après-guerre. C’est dans ce cadre que s’explique la montée de la Chine, notamment dans la période de post-Guerre Froide et après son entrée dans l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), en 2001. La poussée chinoise a en effet été permise par la relocalisation de la production capitaliste dans des pays à main-d’œuvre bon marché, ainsi que de la forte demande étasunienne en matière d’importations. Cette demande se maintenait de façon artificielle grâce à la position de puissance hégémonique des Etats-Unis et au fait que la Chine stockait ses réserves en devises étrangères à travers des instruments financiers dollarisés et des fonds spéculatifs qui suralimentaient la demande nord-américaine. Depuis que cette configuration est entrée en crise en 2008-2009, la Chine s’est retrouvée soudainement prise en étau entre ses capacités massives de production pour l’export et une faible demande extérieure.

La solution conjoncturelle qui a été trouvée par Pékin a été l’ouverture de lignes de crédit en abondance, une dépense budgétaire expansive et une politique keynésienne de grande ampleur, accompagnée d’un investissement extrêmement important. Cependant, ces mesures n’ont pas pu résoudre le problème de la dépendance excessive du pays vis-à-vis des exportations, point central du modèle d’accumulation chinois. Cela a également accentué les déséquilibres aigus de la Chine : la détente monétaire a alimenté la spéculation, les prix des biens immobiliers ont atteint sommets et les crédits bon marché ainsi que les contrats d’infrastructure ont chauffé à blanc un secteur industriel qui fait déjà face à une capacité de production excédentaire [13]. Pendant ce temps, Pékin n’a pas fait grand-chose pour essayer de stimuler la demande intérieure.

Par conséquent, l’économie chinoise est aujourd’hui plus fragile qu’en 2008, atteinte par une suraccumulation chronique. Les investissements ont représenté 49,5% du PIB en 2011, un niveau record jamais atteint dans l’histoire, même en tenant compte des pics de suraccumulation du Japon (39% en 1969) et de la Corée du Sud (38% du PIB en 1998). Ces mêmes investissements ont représenté 91% de la croissance en 2009 et près de 55% en 2011. Il faudrait donc qu’ils continuent d’atteindre ces mêmes proportions pour dégager autant de richesses que les années précédentes [14]. Etant donné que cet investissement se dirige principalement vers des projets d’infrastructure non rentables, à l’image de projets routiers ou aéroportuaires, il semble impossible de maintenir ce rythme à moyen terme. C’est ainsi qu’en Chine, les trains sont vides car les billets sont trop chers pour la population ; les autoroutes désertes du fait de prix de péage trop dissuasifs ; les aéroports, dans une grande partie des provinces, sans passagers en transit, car l’activité économique continue à se concentrer sur le littoral Est.

Face à cette réalité, le danger d’une crise financière et d’une longue période de ralentissement de la croissance économique est bien réel, puisque cela constitue la seule façon d’atteindre un nouvel équilibre. Y aura-t-il, en Chine, jusque deux « décennies perdues », sur le modèle de ce qu’ont vécu tous les autres pays, sans exception, qui ont connu une situation de surinvestissement chronique ? Le pays ne pourra échapper que très difficilement à cette règle dans la mesure où il présente tous les symptômes d’une bulle d’investissement d’ampleur inédite dans l’histoire. C’est ce dont témoigne, par exemple, la consommation d’acier, de fer et de ciment per capita de la Chine, qui représente des niveaux jamais atteints dans d’autres pays industrialisés dans l’histoire.

Et, contre ces excès, les solutions mises en œuvre 2009, devenues quasiment impraticables aujourd’hui, pourraient de plus donner lieu à une surchauffe économique qui s’accompagnerait d’une augmentation de l’inflation, avec tous les dangers sociaux que cela implique. C’est pour cela aussi que la bureaucratie restaurationniste est contrainte de chercher d’autres mesures pour sortir de la crise.

Les pressions à la réforme du modèle chinois et les premières divisions au sein de la bureaucratie

Puisque les « solutions miracles » des années précédentes sont impraticables aujourd’hui, et qu’il n’est plus possible de renvoyer à plus tard la recherche de mesures palliatives aux problèmes auxquels le pays a à faire face, les énormes déséquilibres du modèle chinois poussent Pékin à mettre en œuvre des réformes importante. Un mouvement qui est encore accentué par la nouvelle détérioration de la situation économique dans les pays développés, clients de la Chine.

Pour comprendre ce qui est en jeu actuellement, il faut se pencher brièvement sur les différentes périodes qui ont façonné la Chine post-Mao. Après une étape d’accumulation capitaliste initiale, notamment permise par la mise à disposition de ressources liées la décollectivisation agraire des années 1970, le capitalisme chinois naissant a traversé deux phases, entretenant chacune un rapport distinct au capital international. La première phase a été plus « amicale » ; la seconde, que nous connaissons aujourd’hui, étant plus tendue. Les observateurs occidentaux expliquent généralement ces différences par le changement d’orientation politique entre Jiang Zemin et Zhu Rongji d’une part, respectivement président de la République Populaire de Chine (RPC) entre 1993 et 2003 et premier ministre de 1998 à 2003, tous les deux liés à l’élite de Shanghai, et celle de leurs successeurs d’autre part, Hu Jintao et Wen Jiabao. Selon ces analystes occidentaux, Hu Jintao et Wen Jiabao auraient abandonné, à cause d’une soi-disant « faible connaissance en économie et en finance » ou alors pour des motifs idéologiques, la réforme des banques et des grandes entreprises d’Etat sur le modèle étasunien, réforme qu’avaient commencé à impulser Jiang Zemin et Zhu Rongji. Selon l’analyste chinois Hung Ho-fung néanmoins, la raison est tout autre. Pour les dirigeants du pays, les années 1990 étaient marquées par une certaine faiblesse et une fragmentation du capital étatique chinois, lorsque « l’élite du Parti Communiste Chinois (PCC) dépendait du capital financier mondial pour développer la centralisation et la globalisation des entreprises étatiques. Une fois que le capital d’Etat s’est renforcé et s’est élargi aux marchés financiers mondiaux, la direction du PCC a gagné suffisamment en confiance pour ignorer les préférences du capital étranger par rapport à la gouvernance de ses entreprises. La fin du mythe du management des entreprises nord-américaines, soi-disant rentables, transparentes et correctement dirigées, conséquence du scandale Enron en 2001, ainsi que la crise financière de 2008, ont redoublé la détermination du Parti à mettre de côté le soutien des banques d’investissement étasuniennes. De ce point de vue, ce qui distingue les périodes [Jiang Zemin-Zhu Rongji et Hu Jintao-Wen Jiabao] ce n’est pas la nature du capitalisme d’Etat chinois, mais sa relation avec le capital global. Soumis à celui-ci dans la première étape, dans la seconde il est devenu plus indépendant et défiant » [15]. Ce changement du rapport de force, qui s’approfondit depuis le début de la crise mondiale, s’accompagne d’une pression accrue des multinationales et des gouvernements impérialistes qui se plaignent du favoritisme dont jouissent sur le marché interne les entreprises étatiques chinoises. Cette pression du capital étranger est en outre renforcée par le rétrécissement du marché des grands pays impérialistes eux-mêmes. En parallèle se développe également une concurrence politique entre le capital privé, orienté vers les exportations, et le capital de propriété étatique, orienté vers le marché interne.

Ce contexte économique et politique est en train de générer une forte division au sein du régime chinois. La preuve la plus explicite est sans doute la soudaine destitution de ses fonctions dans le parti de Bo Xilai, qui aspirait à devenir membre du Comité Permanent du Politburo du PCC et qui était déjà secrétaire du parti dans la ville-province de Chongqing. Son retour de fortune est lié à un conflit plus large au sein du régime, qui porte sur les moyens de faire face à l’approfondissement de la crise économique mondiale en Chine. La discussion est en effet d’autant plus tendue qu’une nouvelle chute de l’économie mondiale, de laquelle le pays est très dépendant, pourrait générer des conflits sociaux d’ampleur qui seraient autant de défis posés à la bureaucratie. En même temps, Pékin fait face à des mouvements agressifs de la part de l’administration Obama et de ses alliés dans la région, qui visent à renforcer la position stratégique et militaire des Etats-Unis en Asie, au détriment de la Chine. Ces questions créent donc de la nervosité au sein de la bureaucratie, qui ressent la nécessité de resserrer les vis du pouvoir afin de ne pas perdre le contrôle de la situation.

Dans ce cadre, la mise à l’écart de Bo Xilai ressemble fort à une victoire remportée par le secteur le plus libéral de cette bureaucratie. Il est évident en effet que sa destitution révèle quelque chose de plus qu’une tentative de freiner ses « excès ». Le nouveau secrétaire du parti pour Chongqing, Zhang Dejiang, appelle en effet, à la différence de son prédécesseur, à développer un secteur privé plus solide poursuivant « l’expérience de Zhejiang », où Zhang a déjà été secrétaire du parti. Ce n’est pas un hasard si la campagne contre Bo Xilai et « le modèle de Chongqing » a pu compter sur le soutien des cercles financiers internationaux.

Ce qui est sûr, par-delà les différentes explications que l’on peut donner à cette affaire, c’est que les disputes entre les différentes factions de la bureaucratie vont s’accentuer. En effet, au fur et à mesure que celle-ci prend conscience des difficultés du modèle de développement chinois et du risque de crise, les dissensions politiques iront en s’accentuant entre ceux qui prônent une réforme rapide et ceux qui veulent maintenir le statu quo. Le problème tient alors à ce que poursuivre le modèle actuel de croissance conduira à une crise de la dette, augmentant les probabilités d’un « hard landing » (atterrissage d’urgence) de l’économie chinoise, alors que l’abandon de ce modèle déboucherait sur une croissance beaucoup plus lente, notamment pour ce qui est de l’accumulation d’actifs dans le secteur étatique. Tout ceci est politiquement très difficile à accepter pour plusieurs dirigeants et donnera sans doute lieu à d’autres conflits politiques dans les années à venir. Privatisations ? Fort ajustement des taux d’intérêt et de change ? Suivre la « voie japonaise », avec ses conséquences, les dettes privées étant absorbées par l’Etat pour éviter les faillites d’entreprises et les licenciements massifs ? Voilà quelques unes des décisions difficiles que la bureaucratie de Pékin devra prendre dans la prochaine période.

Dernier chapitre de la crise : les pays semi-coloniaux et dépendants

Analyser la situation de la Chine, le pays émergent par excellence, c’est comprendre qu’il n’y a rien de plus faux que de pronostiquer un découplage des économies dépendantes ou semi-coloniales de la crise mondiale, qui s’incarnerait dans le maintien de taux de croissance élevés dans ces pays alors même que la crise s’approfondit au centre. En réalité, la contagion de la crise des économies développées aux pays dépendants ou semi-coloniaux a seulement été retardée. Autrement dit, la stabilité relative dont jouissent actuellement ces pays par rapport à la crise économique et à la faiblesse politique des pays centraux ne constitue qu’une tendance très conjoncturelle, qu’une sorte de discordance dans les temps de la crise. Déjà, lors de la crise d’accumulation capitaliste des années 1970, un phénomène similaire s’était produit. C’est alors le recyclage des pétrodollars qui, en donnant lieu à une période « d’argent facile », avait empêché que la première grande crise de l’après-guerre frappe immédiatement la périphérie. Avec la récession des années 1980-1981 dans les pays centraux, le durcissement des conditions de crédit et la crise de la dette qui en a découlé, la plupart de ces pays ont traversé par la suite ce qui s’est appelé une « décennie perdue », comme nous l’avons déjà rappelé. Celle-ci a été plus dure justement dans les pays qui se portaient le mieux durant le boom, comme cela a été le cas par exemple pour le Brésil tout juste sorti de son « miracle ».

Aujourd’hui, c’est en Chine que se termine la période d’argent facile, faisant peser de très sombre perspectives sur ce pôle de croissance qu’est le pays. Il en découle un changement brusque de perspectives pour les pays semi-coloniaux exportateur de matières premières. On arrive ainsi à la fin d’une période au sein de laquelle une série de ces pays dits « émergents » ont connu une croissance extraordinairement rapide, permise notamment par l’argent venu des Etats-Unis à partir de 2003, quand la Réserve Fédérale tentait de soutenir la reprise économique du pays après l’éclatement de la bulle internet. Pendant les quatre années suivantes, le taux de croissance moyen des marchés émergents a doublé, passant à 7,2% par an ; et, dans toute la planète, la durée moyenne d’expansion économique est passée de quatre ans à huit ans. Après une chute temporaire fin 2008 début 2009, la même tendance avait reprise, appuyée sur le fort taux de croissance de la Chine, permettant une récupération rapide.

Mais maintenant que les conséquences de la crise mondiale prennent la forme aiguë d’une crise fiscale et d’une crise de la dette, cette période « d’argent facile » touche donc à sa fin. Combinées au ralentissement chinois, les conséquences pourraient être très dures pour beaucoup de pays exportateurs de matières premières. Rien ne peut mieux refléter ce changement que les considérations des analystes impérialistes au sujet de l’un des soi-disant « succès économiques » de la dernière période : le Brésil. Pour reprendre une expression utilisée par l’économiste américano-indien Ruchir Sarma, dans la dernière livraison de la revue étasunienne Foreign Affairs, il s’agirait de « la fin du moment magique » : « cette décennie de succès a fait du Brésil l’un des marchés émergents les plus en vue, obtenant ainsi l’un des meilleurs résultats boursiers au niveau mondial et un des taux d’investissements directs étrangers les plus importants. Tout au long des cinq dernières années, la grande quantité d’argent étranger investie sur les marchés et en bons brésiliens a atteint des niveaux records, les rentrées de capital passant de 5 milliards de dollars en 2007 à plus de 70 milliards en janvier [2012]. Cependant, cette image radieuse du Brésil se base sur une condition extrêmement précaire : les prix des matières premières. Le pays a connu une croissance importante grâce à l’augmentation de la demande de ses réserves de pétrole, de cuivre, de minerai de fer et autres ressources naturelles. Le problème, c’est que la demande mondiale pour ces matières premières est en train de chuter » [16].

Face à ce changement des conditions de l’économie mondiale, le Brésil est mal préparé : l’orientation vers l’exportation de ses matières premières et une monnaie nationale forte ont provoqué un affaiblissement de son secteur manufacturier. Les secteurs les plus fragiles de son économie sont sensibles à l’inflation et connaissent un taux de croissance peu élevé en comparaison avec d’autres pays à développement comparable. C’est-là le résultat d’un taux d’investissement très peu élevé de manière chronique, ce qui exprime le caractère semi-colonial du pays et son rôle subordonné dans la division mondiale du travail. Mais c’est aussi une expression du caractère en bonne partie rentière de la bourgeoisie brésilienne, qui vit de sa rente agraire et minière, qui s’est d’ailleurs perpétuée et approfondie au cours des trois gouvernements dirigés par le Parti des Travailleurs (PT), d’abord sous Lula puis actuellement avec Dilma Rousseff. Un nouveau chapitre de la crise pourrait donc s’ouvrir et faire de ces pays les nouveaux maillons faibles de la crise capitaliste mondiale.

Si cette situation se développe effectivement, la crise frapperait à nouveau de façon synchronisée. Mais, à la différence de 2008-2009, les « solutions miracle » employées ont déjà été expérimentées et ont aujourd’hui fait leur temps. Nous sommes convaincus, de ce point de vue, que nous nous dirigeons vers un approfondissement des tensions économiques, sociales et géopolitiques dans la situation mondiale. Laisser croire, comme le font certains commentateurs, qu’il pourrait y avoir, d’une façon ou d’une autre, des « ilots de stabilité » plus ou moins relative, voilà qui reviendrait à désarmer les révolutionnaires face à d’éventuels virages très brusques d’une crise qui dure déjà depuis cinq ans.

15/07/12.

Postface

Retour sur les interventions monétaires de la FED, le Plan Draghi et le plan de relance chinois

Juan Chingo

Les récentes décisions prises par la Réserve Fédérale Américaine (FED), la Banque Centrale Européenne (BCE) ainsi que par les autorités chinoises, confirment le mauvais état de santé dans lequel se trouve l’économie mondiale et dont nous dressions le portrait à la mi-juillet.

Une double récession est en train de s’installer en Europe, avec un risque toujours prégnant pesant sur la viabilité de la zone euro telle qu’on la connaît aujourd’hui. L’économie américaine continue à connaître une croissance anémique alors que les bénéfices de ses entreprises sont plutôt marqués à la baisse. La Chine, approche du moment où un atterrissage d’urgence sera plus que nécessaire même si Pékin continue à renvoyer à plus tard les décisions nécessaires à prendre pour mettre sur pied un nouveau modèle de croissance. Les pays producteurs de matières premières, enfin, qui avaient parié sur une croissance chinoise soutenue et sans limite dans le temps, doivent s’adapter à la nouvelle période marquée avant tout par la fin de la croissance exponentielle du géant asiatique. L’ensemble de ces aires économiques connaissent, parallèlement, une sorte de mécontentement social plus ou moins latent. C’est le cas notamment des pays capitalistes centraux, ce qui fait craindre aux gouvernements et à la bourgeoisie de possibles explosions sociales à court ou moyen terme.

C’est donc l’ensemble des grandes économies mondiales qui sont en train d’entrer simultanément en récession ou en phase de forte décélération, entraînant très certainement à leur suite le secteur financier international vers une nouvelle zone de fortes turbulences. Dans ce cadre, les réponses monétaires de la FED et de la BCE, différentes l’une de l’autre, peuvent contribuer à augmenter la brèche existante entre l’économie réelle et la spéculation qui va très certainement augmenter qualitativement dans les prochains mois, augmentant ainsi considérablement le risque d’un krach financier et boursier qui pourrait être plus important qu’en 2009. Parallèlement, le plan de relance chinois ne peut conduire qu’à une aggravation des graves déséquilibres qui pèsent déjà sur l’économie du géant asiatique, ce qui pourrait impliquer à moyen terme des solutions de sortie de crise beaucoup plus drastiques et traumatisantes, tant pour Pékin que pour les pays semi-coloniaux qui lui fournissent des matières premières. La dislocation de l’économie mondiale, qui a commencé avec la faillite de Lehman Brothers, entre donc bien dans une nouvelle étape, celle de la fin des « solutions miracle » telle que nous la décrivions dans l’article de juillet.

QE3 : jusqu’à quand ?

La place du dollar comme monnaie de réserve mondiale a permis à Washington de jouir d’une place dominante sur l’échiquier international. C’est ce qui lui a permis de laisser filer ses déficits budgétaires et de s’endetter à l’étranger sans subir d’attaque contre sa monnaie. C’est en outre ce qui a laissé le loisir aux Etats-Unis de renvoyer à plus tard les solutions les plus difficiles à prendre pour affronter réellement la crise. Ce que la presse a appelé le QE3, à savoir le troisième volet de la politique monétaire non-conventionnelle d’assouplissement quantitatif (ou « quantitative easing », QE, en anglais) est un nouvel épisode de cette saga. Il s’agit d’un plan visant à racheter des titres sous hypothèque pour une valeur de quarante milliards de dollars par mois. Il faut ajouter à cela « l’Opération Twist », déjà en marche, consistant à échanger des bons du Trésor à court terme pour des bons du Trésor à long terme. Ces deux opérations vont supposer une injection de liquidités de prés de quatre-vingt-cinq milliards de dollars par mois. Le plan échafaudé par la FED espère d’abord entraîner les marchés financiers puis dans un second temps les segments les moins exposés et touchés de l’économie réelle. Mais le sauvetage des hypothèques immobilières de façon à faire revivre ce secteur clef pour l’économie, et par ce biais-là l’emploi et la consommation, confond les problèmes de liquidité et les problèmes de solvabilité. La question centrale pour la population étasunienne c’est qu’il n’y a plus d’argent pour construire ou acheter des biens immobiliers, et la chute des taux d’intérêts des prêts bancaires ne va rien changer à la situation. Il ne s’agit pas, en tout cas, d’un problème de liquidité.

L’opération en tant que telle marque néanmoins un tournant important dans la politique monétaire étasunienne. La FED ne va plus racheter des bons du Trésor mais des actifs (dont certains « toxiques »), qui aujourd’hui se trouvent aux mains de banques (qui vont donc pouvoir s’en débarrasser), à savoir ces mêmes actifs qui avaient été à l’origine de la première phase de la crise actuelle. Le fait que la Réserve Fédérale se soit engagée, parallèlement, à ne pas augmenter les taux d’intérêts jusqu’au second semestre 2015, va très certainement avoir pour effet de relancer un nouveau round spéculatif sur les marchés boursiers et des bons émis par les pays, contribuant à faire grossir les bénéfices des banques. Mais ce nouveau round spéculatif sera encore plus déconnecté de l’état de santé de l’économie réelle qui sombre toujours plus profondément dans la déflation alors que la fragilité financière générale augmente à mesure que le système de crédit continue à accroitre sa dette non-productive. En ce sens, les risques d’un krach ou d’une grande dépression, comme en 1929, sont de plus en plus probables.

Ben Bernanke, le dirigeant de la FED, essaye donc de gagner du temps jusqu’en 2013 tout en donnant un sérieux coup de pouce à la réélection d’Obama. L’administration américaine devra, néanmoins, faire face tôt ou tard à un certain nombre de contradictions qui vont rétrécir ses marges de manœuvre. L’alternative, c’est de continuer à soutenir des « banques zombies », en en payant le prix (à savoir une stagnation à la japonaise de l’économie américaine), ou alors de restructurer et d’assainir une partie de ses finances internes, en s’éloignant par conséquent de la financiarisation de son économie et en investissant pour relocaliser la production, ce qui impliquerait des tensions importantes avec la Chine et d’autres pays dépendants et semi-coloniaux. Cette option ne pourrait être mise en œuvre qu’après un nouvel approfondissement de la crise et en fonction d’un nouveau rapport de force, semblable à celui que Obama avait voulu instaurer au début de sa présidence avant de faire rapidement machine arrière sous la pression de Wall Street.

Le Plan Draghi : un armistice momentané entre Berlin et Washington

C’est dans ce contexte général qu’il faut inscrire l’augmentation de la pression de Washington sur Berlin et la résistance de l’Allemagne à ces mêmes pressions. Le Plan Draghi, du nom du dirigeant de la BCE, Mario Draghi, est dans une certaine mesure une sorte de compromis dans la guerre monétaire à fleurets mouchetés que se livrent les deux puissances impérialistes. Même si Draghi réussit à imposer l’achat de bons du Trésor ou OMT (« Outright Monetary Transactions » en anglais), y compris malgré l’opposition de la Bundesbank, son plan est tout de même fortement conditionné par Berlin.

L’asymétrie entre les différentes réponses monétaires mises en œuvre par la FED et la BCE se révèle à travers plusieurs éléments. Le Plan Draghi exclut, pour l’instant, une mise en œuvre rapide de quoi que ce soit. La BCE ne commencera à bouger que lorsque les pays auront souscrit aux différents programmes d’ajustement structurels. Plus d’une semaine après l’annonce du Plan Draghi, l’Allemagne et l’Etat espagnol retardent sa mise en application. Merkel, de son côté, préfère ne pas demander à son Parlement l’approbation du programme espagnol. De son côté, le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, souhaite ne pas avoir à subir l’humiliation suprême de devoir se soumettre aux strictes règles édictées par l’impérialisme allemand. La France, inquiète, fait pression de son côté sur l’Etat espagnol pour qu’il accepte. La deuxième différence c’est que la BCE déploiera certes sa puissance de feu pour que le spread baisse (à savoir le différentiel entre les différents taux d’intérêt auquel les pays empruntent sur les marchés), mais uniquement si les pays acceptent un renforcement de l’austérité préconisée par Berlin. C’est le prix que Draghi a dû payer à Merkel pour obtenir l’appui de Berlin et des autres pays créanciers, à savoir un rationnement de la dette des pays de la périphérie de la zone euro, bloquant une croissance postérieure de cette même dette qui aurait pu conduire ces pays à s’ouvrir par la suite aux finances internationales.

Cet armistice momentané s’explique avant tout par le fait qu’Obama a besoin d’un climat un peu moins tourmenté pour les prochaines élections. C’est le même calcul que fait Merkel d’ailleurs en vue des élections allemandes de 2013, alors que Berlin s’est rendu à l’évidence qu’une sortie précipitée de la Grèce de la zone euro serait réellement catastrophique alors que les Etats-Unis et Wall Street continuent à essayer de faire pression pour une mutualisation des dettes nationales européennes. Mais cet armistice n’est qu’une simple trêve. Comme nous le soulignions dans l’article précédent, l’Allemagne s’oppose à un nouveau cycle d’endettement européen que les Etats-Unis verraient d’un bon œil. L’Allemagne souhaite redistribuer de façon concertée le prix à payer des excès passés en termes de dette et de crédits, tout en préservant sa base industrielle et ses liens économiques avec la Russie et la Chine. La divergence croissante entre Berlin et Washington est un indicateur de la profondeur de la crise en cours, porteuse de secousses dans les rapports transatlantiques comme on n’en voyait plus depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette brèche est d’ailleurs aujourd’hui plus profonde que celle existant entre les Etats-Unis et la Chine, un autre axe fondamental de la géopolitique de la crise actuelle. Cela alors que Pékin est en train de mettre en place un plan de relance qui risque surtout d’aggraver les déséquilibres structurels de l’économie chinoise en continuant à la « sur-stimuler », ce qui pourrait avoir, aujourd’hui, des effets encore plus graves que par le passé [17].

Ce qui est en discussion, c’est une restructuration du rapport entre production et financiarisation de l’économie, une discussion fondamentale pour définir qui va payer, en dernière instance, le prix de la dévalorisation de la masse de capital fictif qui s’est créé au fil des dernières décennies. De même que la destruction de forces productives que la suraccumulation chinoise anticipe, à la fois en Chine et dans les pays producteurs de matières premières, le nouveau coup dur que subirait la production dans différentes branches de l’industrie dans les pays centraux qui ont tiré profit jusqu’à présent de la croissance de Pékin, sont un autre aspect de la dévalorisation massive de capitaux productifs et fictifs à laquelle nous sommes en train d’assister à échelle internationale et qui pourrait préparer un terrain des plus convulsés pour l’économie internationale à moyen terme.

Nous ne sommes donc qu’au début d’un processus de restructuration violente des équilibres globaux. Le vieil équilibre capitaliste n’existe plus et les différents impérialismes peinent, de leur côté, à distinguer les contours d’un nouvel équilibre.

19/09/12

[1] Pour une version complète de cet article, voir J. Chingo, « El fin de las ‘soluciones milagrosas’ de 2008/9 y el aumento de las rivalidades en el sistema mundial », publié dans le dernier numéro en langue espagnole de la revue théorico-politique de la Fraction Trotskyste-Quatrième Internationale, Estrategia Internacional n°28, Buenos Aires, septembre 2012, p.35-55.

[2] S. Roach, « The great American mirage », Project Syndicate, 27/06/12.

[3] Id.

[4] Voir notamment « Factory slump reaches US », The Wall Street Journal, 02/07/12.

[5] Voir J. Chingo, « Crisis y ‘salidas’ de la crisis : La dificil vuelta a un nuevo equilibrio capitalista » [« Crise et ‘sorties’ de crise : les difficultés à revenir à un nouve équilibre capitaliste »], Estrategia Internacional n°26, mars 2010, http://www.ft-ci.org/IMG/pdf/2_Economia.pdf . Les citations qui suivent sont tirées de ce même article.

[6] Sur la base des actifs des institutions bancaires s’est construit un nouvel échafaudage financier aux dimensions considérables, basé sur les contrats d’assurance de ces mêmes actifs. Une perte de valeur désordonnée de ce « système financier occulte » comme le désigne le jargon des marchés aurait des conséquences potentiellement catastrophiques.

[7] F. Chesnais, Les dettes illégitimes. Quand les banques font main basse sur les politiques publique, Editions Raisons d’Agir, Paris, 2011.

[8] Le Plan Brady était le programme financier mis en place dans les années 1990 par le Secrétaire au Trésor des Etats Unis pour « sauver » les pays d’Amérique latine de leur crise de la dette en les aidant à vendre leurs bons émis en Dollar US. Ce plan a « fonctionné » parce que des mesures d’ajustement fiscal et des réformes structurelles avaient déjà été mises en place au cours des huit ou neuf années précédentes. La différence centrale, par rapport à l’Amérique latine, serait de surcroit qu’un tel plan s’appliquerait non pas sur des structures économiques semi-coloniales, mais dans des pays impérialistes.

[9] On peut en effet noter que les efforts des libéraux, qui font partie de la coalition CSU-CDU emmenée par Merkel, sur le terrain de la régulation financière, ont pu se heurter aux grandes banques allemandes, qui possèdent des sièges importants à Londres depuis lesquels elles opèrent également sur le marché des produits dérivés et sur d’autres marchés qui échappent à toute régulation.

[10] « Expect bold steps from Nein-sayers », Financial Times, 3/7/2012.

[11] En ajustant à la hausse la valeur du yen par rapport au dollar, l’Accord a rendu politiquement possible que le Japon continue à exporter des produits manufacturés aux Etats-Unis et la validation des dépenses nord-américaines (y compris les budgets militaires exubérants de Reagan), sans provoquer une réaction protectionniste suffisamment importante pour déstabiliser les relations entre les deux pays. Cependant, la valeur du yen a monté de façon imprévisible. Une des conséquences de ce fait a été l’accélération du rythme de délocalisation des chaines inférieures de production des entreprises multinationales japonaises (et d’autres pays du nord-est asiatique) vers les économies du sud-est asiatique, liées au dollar. Un effet involontaire de cette situation a été l’augmentation des biens de production du sud-est asiatique qui se produisait parallèlement à une accélération de l’investissement étranger à la recherche de main d’œuvre bon marché pour les plateformes d’exportation de la côte urbaine de la Chine continentale.

[12] Parallèlement aux problèmes internes du régime syrien et à la lutte des masses contre le régime sanguinaire d’El-Assad, l’impérialisme occidental est en train d’aiguillonner une guerre civile financée par d’autres dictatures arabes alliées, avec l’objectif de forcer à un changement de régime. La Syrie pourrait être le prélude d’une grande guerre contre l’Iran. Ces actions pourraient être un avertissement pour la Chine (et pour la Russie), étant donné que l’Iran est le principal fournisseur énergétique de Pékin. Cependant, les conséquences imprévisibles d’une telle action, après l’échec de l’intervention en Irak alors que la dynamique ouverte par le printemps arabe ne s’est pas refermé, agissent comme autant d’éléments dissuasifs.

[13] Dans l’industrie de l’acier où la Chine connaissait un excédant de capacité de 200 millions de tonnes en 2008, le programme de relance a conduit à la construction de nouvelles usines qui ont ajouté une surcapacité de 58 millions de tonnes au chiffre de 2008.

[14] De plus en plus on voit se manifester des signes de ce que les économistes bourgeois appellent l’augmentation de l’intensité capitalistique : pour un taux d’investissement donné, le rapport capital/travail progresse de plus en plus rapidement au profit du premier facteur, et le retour sur investissement diminue, un symptôme de ce que nous appelons une augmentation de la composition organique du capital. Il en découle une chute du taux de profit.

[15] H. Ho-fung, « Paper-Tiger finance ? », New Left Review nº 72, novembre-décembre 2011.

[16] R. Sharma, « Bearish on Brazil : The Commodity Slowdown and the End of the Magic Moment », Foreign Affairs, mai-juin 2012.

[17] On pourra se référer pour cela à la dernière partie de J. Chingo, « Un revival de 2009 pero sin mucho filo », 19/09/12, www.ft-ci.org/article.php3 ?id_article=5761 [NdR].

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